HISTOIRE OU LEGENDE...

Publié le par lichty lilly

Histoire ou légende : un domaine royal à Sarrewerden

 

 

Le petit village village de Sarrewerden, «littéralement île sur la Sarre», est le noyau autour duquel, au cours du Moyen-Age, se constituera le Comté de ce nom.

Non mentionné dans le cartulaire de Wissembourg, l‘appellation Sarrewerden apparaît pour la première fois dans les archives au début du Xè siècle.

C’est du moins ce que documentait un manuscrit en latin, découvert parmi les vieux parchemins entreposés à la bibliothèque de Metz. Cette pièce rare fut malheureusement détruite ou perdue en 1944, et seule en subsiste une copie, dont voici la traduction :

- «en l’an 917, le roi Charles le Simple, fait don du fief de Sarrewerden à l’Eglise de Metz, en échange d’une messe annuelle à célébrer ad aeternum par l’évêque pour le salut de son âme et de celle de son épouse» (1).

Or aux yeux des historiens, cette information reste par principe entachée de doute, du fait que son authenticité n’est plus vérifiable. Les experts se sont donc dispensés de prendre position, laissant la question ouverte.

Cependant, pour les amateurs d’histoire locale, l’hypothèse d’un roi de France, ayant eu des attaches en Alsace-Bossue, est si surprenante qu’elle mérite bien quelques investigations : passer en revue les écrits disponibles ,consacrés à Charles le Simple (879-929), dans l’espoir d’y repérer des indices susceptibles d’étayer l’hypothèse en question.

 

 

Arguments en faveur de l’authenticité du document de 917.

 

- Les traités d’histoire soulignent l’attachement particulier que les Carolingiens témoignaient à l’ancien royaume d’Austrasie, et à Metz, sa capitale : Charlemagne, par ex., arrière-arrière grand’ père de Charles le Simple, possédait une résidence à Thionville et fit inhumer à Metz, sa troisième épouse, Hildegarde la bien-aimée.

 

- Charles le Simple intégra à son royaume la Lorraine, dont faisait alors partie l’Alsace -Bossue, et qui resta rattachée à la France de 911-920. Loin des intrigues de la Cour, cette région offrait un refuge au roi, dont le règne fut un des plus perturbés de l’Histoire de France, car les cabales de ses opposants le faisaient vivre dans une insécurité permanente. Aussi séjournait-il fréquemment dans nos marches de l’Est, au grand déplaisir des seigneurs de Neustrie (2).

 

- Ces seigneurs accusaient aussi le roi de dépouiller le royaume de ses possessions au bénéfice de l’Eglise, générosité illustrée par une série de «diplômes», conservés aux Archives Nationales de Belgique.(3) Etablis entre 910 et 921, ces documents consistent en actes de donation de terres, forêts, églises, villages aux évêchés de Liège, Trêves, Cambrai, une série dans laquelle du point de vue chronologique et politique, s’insère parfaitement le legs de Sarrewerden à l’évêché de Metz en 917.

 

- Dans son étude sur le Westrich (3), A.Eisele souligne le lien solide, puisque d’ordre généalogique, qui après la mort de Charles le Simple, persistera entre la famille royale et l’épiscopat. De 929-1072, en effet, tous les évêques de Metz seront choisis parmi les descendants de Wiegeric, Comte du Palais  et de son épouse Cunégonde, nièce de Charles le Simple.

Cette fidélité peut s’interprèter comme un acte de reconnaissance post-mortem au donateur de Sarrewerden.

 

- A propos de la date-clé du document perdu, c’est effectivement le 10 février 917, qu’est décédée la deuxième épouse de Charles le Simple, Frederune de Ringelheim, fille de Theodoric de Saxe et de Rheinghilde Ludmilla de Frise-Ringelheim (4)

Or, comme le lieu de décès de la reine n’est pas indiqué, ajoutons à ces données historiques un brin de fiction :

«Dans le castel qui surplombe les eaux de la Sarre, la vie de Frederune s’est achevée peu après la naissance de sa sixième fille. Le roi ne pourra s’attarder dans le deuil, car il est urgent de remplacer la défunte pour procréer enfin un fils et assurer la succession.

Dès le lendemain, un convoi à draperie noire s’achemine vers Metz, où, selon le voeu du roi, Frederune ira rejoindre l’impératrice Hildegarde dans son tombeau.

Après le Requiem, Charles le Simple signera devant l’évêque, l’acte de donation de Sarrewerden, où il ne retournera plus.»

 

 

La composition du fief de Sarrewerden

 

Ce n’est que bien plus tard, lorsque le comté de Sarrewerden se sera constitué, que les lettres d’investiture préciserons la teneur exacte du fief d’origine, qui, outre le village et ban de Sarrewerden englobait aussi le bourg de Bockenheim ou Bouquenom (Sarre-Union) ,ainsi que le «Wiebersweilerhof» une ferme sur le ban de Viberswiller/Moselle, aujourd’hui appelé «Rothof», et situé en bordure d’un vaste complexe forestier.

Est-ce Charles le Simple qui a acquis cette ferme, afin de disposer d’un pied à terre pour les parties de chasse avec sa suite qui l’accompagnait certainement lors de ses déplacements en Lorraine ?

Aussi, parmi les maisons les plus anciennes de Sarrewerden et de Bouquenom, détruites et reconstruites au fil des siècles sur leur infrastructure d’origine, certaines d’entr’ elles furent peut-être édifiées dès le Xè siècle, pour héberger à la belle saison, le roi de France et ses chevaliers.

 

 

Conclusion :

 

Pour les curieux (s’il en existe), voici quelques dernières informations sur la personne de Charles le Simple et sur sa destinée.

Vers 921, sa troisième épouse, Ogive de Wessex, fille du roi d’Angleterre, donne naissance à un fils, qui entrera dans l’Histoire sous le nom de Louis d’Outremer. Car, lorsqu’en 923 son père est détrôné et jeté dans les oubliettes du château de Péronne, où il mourra six ans plus tard, la reine et son fils se réfugient en Angleterre, d’où l’adolescent est rappelé en 936 pour monter sur le trône de France. Après avoir combattu les Normands et être parvenu à «les fixer au sol», en leur donnant un territoire, qui prendra le nom de Normandie, Louis d’Outremer meurt sans descendance à l’âge de trente trois ans.

Enfin, voici un portrait de Charles le Simple, dû à la plume du chroniqueur Richer : «il était d’une extrême bienveillance, d’un cœur aimant et ouvert, beau de corps,  peu fait aux exercices guerriers, assez versé dans les lettres, donnant volontiers, parfois avec prodigalité, et joignant à ces qualités deux défauts : trop de facilité à céder à l’attrait du plaisir, un peu d’indolence à exécuter ses projets.»

Ce portrait est jugé fiable par les historiens, «du fait qu’il se concilie assez bien avec les actes connus de la vie de ce roi» (4)

 

 

Sources :

 

(1) H.W. Hermann «Geschichte der Grafschaft Saarwerden bis zum Jahre

1527» édité par Minerva Verlag, Saarbrück 1959

(2) dictionnaire d’Histoire de France, Perrin

(3) Albert Eiselé «à la recherche d’un pays fantôme, le Westrich» édité en 1985 par la Société d’Histoire et d’Archéologie de lorraine, section de Sarrebourg

(4) Jacques Saillot «les seize quartiers des reines et impératrices françaises» copyright Warnkoenig Gérard, «Histoire des Carolingiens», tome II ( mémoire couronné, Bruxelles- Paris 1862 ).

 

Lilly Lichty

 

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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