LES BOHEMIENS 1

Publié le par lichty lilly

                             LES BOHEMIENS

 

Les «gens du voyage», vanniers, rémouleurs, rétameurs, colporteurs et mendiants, qui de temps en temps faisaient escale au village, font partie du monde de mon enfance, un univers d’images, d’odeurs et de musiques aujourd’hui disparues.

Entre ces nomades et nous, les sédentaires, s’établissaient souvent des rapports de convivialité. Nous connaissions les noms de ceux qui passaient régulièrement, et lors de leurs collectes de victuailles et de vieilles hardes, les femmes à longues jupes bariolées s’attardaient pour un brin de bavardage.

- «Ca va, Victorine ? disait ma mère, le petit s’est remis de la bronchite ?»

Et Victorine racontait ses tracas. Elevée  à Lixheim, chez les bonnes sœurs, qui lui avaient enseigné la couture et la broderie, elle rêvait d’une vie rangée. Mais Hurgargovitch, son homme, ne tenait pas en place, ni surtout sa nombreuse progéniture, qui avait lacéré le papier peint du logis à Berthelming lors d’une vaine tentative de sédentarisation.

- «De vraies bêtes sauvages, soupirait Victorine, ils deviennent fous si on les enferme !»

Ils avaient donc repris leur errance, campant à l’abri des haies sous une tente, à l’entrée de laquelle, quand l’hiver était rude, il fallait entretenir le feu toute la nuit, pour préserver les enfants de l’hypothermie.

 

Quant à Badiss, le vannier et grand amateur de schnaps, il s’installait sous l’auvent de la vieille tuilerie, où aussitôt se rassemblait autour de lui la marmaille du quartier, avec laquelle il partageait son casse-croûte à l’occasion : une bouchée de pain et de lard pour Elfriede, Charles, Erna et cie, puis Badiss repliait son «Schläntzer» pour aller quémander le digestif chez l’habitant : «Hanner kein Gläsel Schnaps fur min Zahnweh ?» (vous n’auriez pas un petit verre pour ma rage de dents ?)

 

Il paraît d’ailleurs que la tournure «hanner ebs für mich ?» est à l’origine du surnom «Hanner», que l’on donne en Alsace à une certaine catégorie de vagabonds .Bref, le vannier Badiss, qui a transmis son art à quelques habitants de l’Oberdorf, faisait partie du folklore villageois. Il mentait avec éloquence, en farcissant son discours de «Joseph Maria» et de «heilichi Mutter Gottes, der Biltz soll mich treffe wann ich liej !» (Sainte Mère de Dieu, que la foudre m ‘emporte si je mens !)

 

Le rétameur Ingold nous était moins familier, puisqu’il ne venait qu’une fois l’an. Il avait sa place attitrée au bout du village, devant l’auberge Finck. Sur son trépied planté au-dessus d’un brasier, le chaudron où bouillonnait un liquide vif-argent, avalait les cuillères et les fourchettes ternies des ménages, pour les restituer dans l’éclat du neuf, un tour de magie qui fascinait les enfants attroupés.

 

Parmi ces personnages extravagants, j’avais une préférée : Rosel, une petite fille de mon âge, apparaissait par intermittence dans le sillage du vieux «Schnewel» au pied bot et de sa femme Nannel. Ils venaient de Kirrwiller/Hinsingen, et dans leur carriole s’entassait de la vaisselle second choix, qu’ils troquaient contre les peaux de lapins et les sacs de chiffons des ménagères.

Avec ses boucles brillantes et ses grands yeux noirs, Rosel était si jolie que j’avais donné son nom à ma poupée, celle que mon petit frère immola plus tard ,à mon grand désespoir, dans le four du poêle de faïence.

Un jour, comme Rosel avait partagé notre goûter de beignets et de sirop de framboise, ma mère, après son départ, ébouillanta le verre, dans lequel elle avait bu, ce qui me choqua comme un sacrilège.

 

Pour alimenter ma curiosité, il y avait aussi, outre ces rencontres, les chansons, anecdotes et légendes relatives aux bohémiens. «Schwartzbrauner Zigeuner, du kennst meinen Schmerz, und wenn deine Geige weint, weint auch mein Herz…. » fut une des premières bluettes qu’on m’enseigna, et aux dires de ma mère, je l’ai claironnée un jour, à l’âge de 3-4 ans, en descendant la grand ’rue à Sarrebourg, seule au monde avec mon tzigane, sous l’œil amusé des passants.

 

Je me rappelle aussi la «Bettelprinzessin», un mélodrame joué dans la salle de l’auberge par les acteurs du cru. Je devais avoir 5-6 ans, et cette première représentation théâtrale m’a laissé un souvenir impérissable. La vedette en était Fuhrmanns Elise, enfant trouvée, recueillie par des bohémiens, et j’entends encore sa jolie voix de soprano : «Ringlein kleines, Ringlein feines, goldner Ring, begleite mich…» Cette bague, unique et mystérieux héritage de la pauvre orpheline, allait révéler sa noble naissance, et supprimer les obstacles entre elle et le jeune Comte, dont elle venait de tomber si éperdument amoureuse.

Le happy-end cependant, qui faisait pleurer l’assistance, ne me satisfaisait qu’à moitié. Et les bohémiens alors ? Au lieu de les laisser reprendre la route, elle n’aurait pas pu les accueillir dans son château, l’ingrate ?

- «Ca me paraît difficile, dit mon père, vu que demain Elise sera de nouveau à la laiterie, le Comte au moulin et le père Novack en train de rédiger un article pour les Dernières Nouvelles !»

 

Et puis, il y avait les histoires de mon grand ’père. Il évoquait la bohémienne qui , rouée de coups par son homme, rembarre vertement le gadjo prêt à intervenir : «Er kleid mich un weid mich, na derf er mich aa schlaan !» (il me vêt et me fait paître, il a donc aussi le droit de me battre). Et il me parlait longuement de «Heidekarl», vénérable vieillard, qui depuis son point d’attache au «Heideneck» de Wingen, sillonnait le pays dans une charrette à bras, où il s’installait pour dormir. Il est mort en 1910 sous le vieux poirier du verger de mes arrière-grands-parents, et un prêtre l’enterra à gauche de la porte d’entrée de l’ancien cimetière, en présence de ses fils et de l’ensemble de la population. Les jeunes filles ont longtemps fleuri sa tombe, et l’instituteur Brohm lui a consacré une oraison funèbre pleine d’émotion et de poésie, retrouvée dans les archives du village.

 

A ces réminiscences, «proches et lointaines, claires et perdues», s’ajoute le souvenir de mes petits élèves manouches de Bischtroff, qui ressemblaient aux enfants hindous des rives du Gange. Il y avait Madeleine et Pousti, les belles adolescentes, puis Bibo, le petit maharadja, et la cadette Mouti, qui riait en louchant avec exhubérance, et qui, me dit-on, a fait une carrière de voyante quelque part en Moselle. La grand’ mère de la tribu était surnommée «Essigmutter», à cause de son air souffreteux, que le gendre compensait en faisant chanter son violon des nuits entières dans la masure, lavée à grande eau chaque matin.

La tolérance bon-enfant qui existait alors dans nos villages à l’égard «du prochain», fut-il d’une autre «race», est aujourd’hui en régression sévère, érodée par le «chacun pour soi». Nous vivons à l’age des clôtures-symboles, qui font barrage à l’ancien devoir de solidarité, même en milieu rural.

 

Les origines des bohémiens

 

D’où viennent-ils, ces «fils du vent», restés fidèles à l’errance à travers le temps et l’espace ? Comme eux-mêmes ne manient guère la plume, nous ne disposons que de littérature «gadjo» pour tenter d’y glaner des bribes de réponses. Or, d’un auteur à l’autre, les informations varient et parfois se contredisent. Car l’histoire des peuples nomades est confuse et diversifiée, et leur mémoire basée essentiellement sur la tradition orale.

 

En outre, des tabous font obstacles aux investigations : il est, par exemple difficile, voire impossible de remonter les filières généalogiques des familles au-delà de la troisième génération, car une loi manouche interdit de parler des morts, afin de ne pas troubler leur repos.

Mes glanes de seconde main restent donc tout à fait modestes, puisque fragmentaires et entachés de risque d’erreurs  variables mais certains.

 

Noms et surnoms des « gens du voyage »

 

Le dialecte francique d’Alsace Bossue englobe ces populations sous l’appellation «Ziginner», toujours en usage, ou «Heiden», c’est à dire « païens » que les jeunes générations, n’emploient plus guère aujourd’hui.

Les termes français correspondants sont «romanichel» (contraction de «rom» et «manouche») ou «bohémien», le bassin de Bohême représentant une des régions d’Europe à forte concentration nomade dès le haut Moyen-Age.

Quant au terme «Egyptien», courant jusqu’au 19e siècle, il est tombé en désuétude. Le record de fréquence d’emploi est détenu par l’appellation «tsigane», puisque ses variantes (Acigan, Cygan, Tchinghiane, Cykan, Zigeuner ,Zingaro, Cigano) sont en usage dans la plupart des pays d’Europe.

Né au 14e siècle en Grèce, où les «Asigani», originaires d’Asie Mineure et adeptes de Simon le Magicien, s’étaient forgé une solide réputation de devins et de fripons, le nom «Atsiganos» fut ultérieurement donné par analogie à d’autres étrangers venus de l’Est, qui pratiquaient eux aussi la maraude et l’art divinatoire.

A ces vocables de sens général, qui désignent l’ensemble des populations tsiganes, s’ajoutent des termes plus spécifiques pour différencier les tribus. Les Tsiganes d’Europe occidentale se subdivisent en effet en trois grands groupes, dont chacun parle un dialecte imprégné de la langue de son «pays d’amarrage».

- Les Sinté ou Manouches, qui parlent le Sinto, se nomment «Walschtiké  Manouches» s’ils vivent en France, «Gatchkéné Manouches» en Allemagne, «Praistiké Manouches» en Prusse,  «Piémontési » en Italie.

- Les Rom dont le dialecte est le romani sont les Tsiganes de Hongrie et des pays balkaniques.

- Les Kalé, qui parlent le Kalo, ont choisi comme terre d’élection la presqu’île ibérique.

 

 

Le berceau de la race 

 

Caractérisés par des traits physiques, des aptitudes et des goûts qui leur sont communs, les Sintés (ou Manouches), les Rom et les Kalé appartiennent d’évidence à la même ethnie, sur l’origine de laquelle, les savants ont longtemps élaboré des théories divergentes. Aujourd’hui, grâce surtout à l’étude des dialectes tsiganes, on s’accorde à situer le berceau de la race en Inde, sur les rives du Gange et de  l’Indus, ou dans les provinces méridionales.

 

Dans le parler Sinto, Romani et Kalo, la linguistique a décelé un apport considérable de mots sanskrits. Langue littéraire de l’Inde ancienne, le sanskrit constitue, avec le grec et le latin,  l’une des matrices des langues dites aryennes ou indo-européennes, dont la parenté, voilée par l’évolution, nous apparaît encore par éclairs à travers l’étymologie. Ainsi le mot sanscrit «manusa», signifiant «l’homme», est-il le moule, non seulement du mot tsigane «manouche», mais aussi des vocables allemands  «Mann et Mensch». En bref, les Tsiganes sont de purs aryens, que les nazis ont décimés dans leurs camps d’extermination au nom de la pureté de la race aryenne, ironie tragique de l’histoire.

 

L’exode des Tsiganes vers l’Ouest

 

Les débuts et les causes de cet exode par vagues successives se perdent dans un passé lointain, dont s’est emparé la légende. En référence à leurs dons particuliers pour la musique et le travail des métaux, l’une de ces légendes, fait descendre les tsiganes de Cain, le fratricide, par le lignage de Jubal, le musicien et de Tubal, le forgeron .C’est pour expier le crime de l’ancêtre biblique qu’ils sillonneraient sans fin les routes du monde, à la recherche du paradis perdu.

 

Au début du 11e siècle, c’est au poète persan Firdousi que l’on doit le premier document écrit, qui évoque des nomades à caractéristiques tsiganes : affligé par la tristesse de son peuple, le roi de Perse fit venir d’Inde des milliers de «Louris»,  pauvres joueurs de luth. On leur donna de quoi cultiver la terre, en échange de leur musique propre à dissiper la mélancolie. Mais, allergiques à une vie rangée, les Louris mangèrent le blé et les bœufs, et ils furent chassés. Depuis, ils errent par le monde, vivant de rapines, épris de liberté.

 

C’est à l’aube du 15e siècle que des documents historiques commencent à signaler l’arrivée en Europe d’étrangers, bizarres, qui se disent «pauvres pélerins d’Egypte», et dont les chefs s’octroient le titre de «comte de la petite Egypte». Comme ils se disent protégés  du  Pape, en affichant des airs de pécheurs repentis, ils sont accueillis de bonne grâce par l’Occident chrétien. De Transylvanie, où ils apparaissaient en 1416, ils se lancent sur les routes de Suisse, d’Allemagne et de France, scindés en groupes d’éclaireurs. C’est en 1418 que, selon les chroniqueurs, ils se seraient répandus en Alsace, tandis qu’en 1430, «les chroniques de Metz» signalent l’arrivée de «Sarrazins du pays d’Egypte, qui disaient être baptisés …et étaient de laides gens…»

 

On peut donc considérer comme certain que vers le milieu du 15e siècle une avant-garde du peuple bohémien se soit aventurée jusque dans les recoins de notre arrière -pays.

 

par Lilly Lichty

Publié dans HISTOIRE LOCALE

Commenter cet article