Exécution capitale a Harskirchen 1ere partie

Publié le par lichty lilly

Exécution capitale a Harskirchen ou les souffrances de Jean Bany

 

 

I.                  Le milieu des marginaux au 18è siècle

 

En plein siècle des lumières, où utopistes rêvent d’une humanité amendable, la violence reste omniprésente, non seulement au sein de la pègre, mais aussi dans le peuple, où les coups de gourdin entre voisins sont monnaies courantes, où les servantes ,pour se venger, pissent dans la soupe du maître.

Et l’élite ne vaut pas mieux, car face à une délinquance en expansion, tous les gouvernements prônent le recours à la torture et à la peine de mort.

Cet état d’esprit aboutit aux  «ordonnances de Francfort/Main» (1748), élaborées par les représentants des états du «cercle rhénan inférieur», dont fait aussi  partie le «Westrich» (Alsace Bossue, département de la Moselle, et partiellement le Palatinat.)

Les ordonnances en disent long sur la barbarie d’une politique de «rendement ». Car ceux qui sont dans le collimateur, ce sont les individus sans feu, ni lieu, ni maître (herrenloses Gesindel), qui par conséquent, ne sont ni taillables, ni corvéables, donc improductifs. Pour cette engeance-là, les despotes éclairés rêvent d’éradication.

 

1. Les mesures de répression.

 

Elles entrent en vigueur le 1er décembre 1748, et seront reconduites ultérieurement :

 

- Les bandes armées de trois individus ou plus seront fusillées sur le champ. Les suspects isolés, en possession d’armes à feu, seront pendus à l’issu d’un procès sommaire, ainsi que les récidivistes, déjà marqués au fer rouge, donc interdits de séjour, qui se feront arrêter sur le territoire. En cas de crime capital, le coupable subira, avant son exécution, l’application des pinces chauffées au rouge, ou l’écartèlement sur la roue.

- Les vagabonds, hommes, femmes, adolescents, seront condamnés aux travaux forcés, les moins de 14 ans placés comme valets de ferme, plus jeunes confiés aux orphelinats. Travaux forcés, également pour les mouchards, qui indiquent aux bandes les horaires et itinéraires des patrouilles, et pour les receleurs qui écoulent le butin.

- Destitution, amende et châtiments corporels pour les fonctionnaires trop laxistes, et récompense aux dénonciateurs de suspects.

- Pour supprimer la mendicité sur la voie publique, les familles nécessiteuses seront prises en charge par leur communauté au moyen de collectes régulières. Les sinistrés bénéficieront d’une patente de mendicité (Bettelbrief), valable 6 mois, avec obligation de faire signer leur patente par les maires des localités traversées, pour le contrôle de leur itinéraire. Les mendiants étrangers sont désormais interdits de séjour. En cas d’infraction, ils subiront le supplice des verges à la 1ère récidive, puis les travaux forcés et enfin, le bagne à perpétuité.

- Pour assurer l’imperméabilité des frontières, les douaniers, gardes et taverniers sont tenus de relever et de signaler l’identité de tous les passants. Une grande battue aura lieu sur le ban de chaque commune, au moins une fois par mois, avec mission pour les habitants, de dénicher les clandestins dans les bois, friches et cabanes de bergers ou d’équarrisseurs à l’écart des agglomérations.

- Aux postes de douane seront érigés des «Zigeunerstöcke», poteaux d’avertissement placardés de croquis de potences à la gouverne des illettrés, et d’une inscription en lettres grasses «châtiment des tsiganes et bandes de nomades».

- Enfin, pour faciliter la capture des criminels, leur signalement sera diffusé sur l’ensemble du territoire.

Ces mesures resteront en vigueur jusqu’à la chute de l’Ancien Régime, et leur lecture publique, une fois par mois, entretiendra l’intolérance et la psychose anti -racaille au sein de la population; mais peut-être contribuera-t-elle aussi à renforcer le parti des adeptes de la Révolution .

 

 

2. La caste des parias : images de Cour des Miracles

 

L’ordonnance sur la diffusion des avis de recherche a généré une abondante littérature, dont un paquet d’échantillons est joint au dossier Bany.

Ces listes de fiches signalétiques dénombrent les membres des bandes qui sévissent sur la rive droite du Rhin, du Hunsrück à la forêt Noire, où, manifestement, la criminalité organisée est bien plus virulente que dans nos régions situées à l’écart des grandes voies de communication.

Le fichier, qui recense les particularités physiques et vestimentaires des individus traqués, ainsi que le lieu et la nature de leurs délits, esquisse la caricature d’une société de l’ombre, dont les héros sont presque tous fils ou petits -fils de taulards, de galériens, de roués, de pendus.

Leurs surnoms sont : Manchetten-Hannes, alias Bembel, Mangold, dit Hühner Georgel, Schinderhannes, précurseur de son homonyme légendaire des guerres napoléoniennes, Frischherz, grand chef de la tribu Tsigane, qui se fait appeler «Oberamtmann», Keilbacken le goitreux, Sau-Jakob, Dreck-Velten, Scheeler Kasper, ou encore Dibo, Fenlau, Husetto, Hebenari…Les truands juifs, qui font bande à part, ont pour noms ou pseudonymes Mosche Worma, Schaye Schyra, Jecoph Meyer dit Unckele, Itzig Polack, Affrom Bockenum, Schmul Elsasser, Liebmann Lausewenzel…

Armés de mousquets, de pistolets, de couteaux de chasse (Hirschfänger), bon nombre d’entr’eux sont estropiés, couturés de cicatrices. Weiss Bastian, qui prétend avoir perdu sa main à la guerre, cache son moignon sous «ein klein Strümpflein», une socquette : Knickerla, pour avoir pris deux balles dans le genou, se propulse à l’aide de béquilles; Simons Jacob a essuyé des coups de feu à la tête, au visage, au ventre et aux cuisses..

La tenue vestimentaire de ces personnages exotiques est à l’avenant; camisoles d’indienne bleue, verte ,rouge, ivoire, (Brustlappen) ou faux gilets de velours en trompe l’œil, redingotes à boutons de cuivre, ou haillons bariolés, le souci de «paraître» est évident, surtout chez les dandys de la troupe qui arborent des casaques à brandebourgs, volées à quelque officier, des chapeaux à plumes et liserés de satin, des chausses et des souliers à boucles d’argent, de larges ceintures de cuir, où exhiber leur arsenal de pistolets. Quant à leur cheveux longs, ils les portent soit «fliegend», soit nattés dans le dos et roulés en coque sur les oreilles.

Toutefois, en dépit de leur apparence de brigands d’opérette, regroupés en bandes, ils sont redoutés, et sans doute redoutables.

Car si les délits des isolés se limitent aux petits larcins, à l’effraction des clapiers et des poulaillers, certains groupes se sont spécialisés dans l’attaque des diligences et des convois de marchandises, d’autres dans le cambriolage des fermes et des moulins situés à l’écart, et les plus insolents ont même eu le front de faire en plein jour une entrée fracassante au village d’Ockenroth dans le Palatinat, et d’assaillir un château dans la Wetterau.

Pure fiction que tout cela ? Pas forcément, car les «Tziginner» disposent de protections, de terres d’asile, où ils se savent inexpugnables. Dans le bailliage d’Oberkirch, fief de l’évêque de Strasbourg, par ex. ils ont soudoyé le bailli von Geismar, auquel le «Knees», leur chef, rend de fréquentes visites, et qui les tolère à une condition : qu’ils aillent faire leurs rapines hors de son territoire.

Aussi, comme  la route reste leur seule patrie, ils sont en déplacement plus souvent que planqués, entraînant dans leur sillage la marmaille et les concubines, belles plantes grasses ou laiderons difformes, dont les sobriquets soulignent les tares : dicke Lisbeth, geile Gundel, rothe Mariann, Stottergreth, Hinkeldorte, Buckelmarie, un sérail, où, selon son «Steckbrief», la Bensheimer Dorothée, 28 ans, remporte la palme des malfaçons : de haute taille, mais bancale, elle a les pieds de travers, le visage grêlé (porplicht), et la bouche défectueuse (mangelhaft am Mund), formule d’un comique insolite, qui désigne, je suppose, un bec de lièvre.

Au sein des couples, le machisme est d’usage, voire proclamé par les victimes elles-mêmes, ainsi que nous l’enseigna encore une bohémienne du temps de mon enfance. Comme son homme la tabassait  et qu’un habitant de l’Oberdorf tenta d’intervenir, elle se retourna vers l’importun pour l’invectiver : «er kleid mich un weid mich ,na derf er mich àa schlàan !» Pour elle, pas question de contester le droit de la battre à celui qui la vêtait et la nourrissait.

 

On peut se demander si Charlotte, l’une des concubines du gitan Frischhertz, a eu la même réaction lors du châtiment : pour avoir porté atteinte à son honneur en le cocufiant, l’«Oberamtman» d’un coup sec de son Hirschfänger, lui a tranché le nez.

Enfin, pour boucler ce tour d’horizon, il reste à évoquer les métiers annexes, qui permettent aux voleurs de subsister par temps de chômage, et que relèvent les fiches de signalements.

A la morte saison, lorsque les routes restent désertes et que les bourgeois se barricadent et se calfeutrent chez eux, les truands se livrent à des activités diverses.

A base de plumes et de glu, Hahnen-Kasper confectionne des coqs miniature mis à l’étalage sur les marchés de Noël. Wurzel-Lips et son associé Klein-Hannes  vont déterrer des racines pour un apothicaire de Strasbourg, auquel à la belle saison, ils livrent aussi des «spanische Mucken», ou mouches cantharides qui, pilées, entrent dans la composition des aphrodisiaques, les viagras de l’époque. Natif d’Alsace, Welsch Andrès qui a appris le welsch pendant son service dans l’armée française, s’est spécialisé dans le tressage des «Bändelschuh», espadrilles confectionnées avec des lanières de tissu. Le mercier Jérémia, dit «Fingerhut», dont le coffre à bretelles et à tiroirs, regorge de «galanteries», fait la tournée des villages en compagnie de Gläser-Lips, qui transporte dans sa hotte, des porcelaines emmaillotées de peaux de lapins, tandis qu’Eisenfresser Heinrich, en intermittent du spectacle, se produit dans son numéro d’avaleur de sabres sur le parvis des églises, et anime les bals de kermesses avec son violon.

Et puis, il y a les vanniers, étameurs, rémouleurs, petits métiers qui ont subsisté jusqu’au 20è siècle, et parmi lesquels figurent aussi les ventouseurs, dits «Schreffer ou Schröpfer».Ceux-là, tel Benzheimer Heinrich, expert aussi dans l’art de la saignée, sillonnent les campagnes, à la recherche de patients.

Aux dires des anciens de Didenuff , le ventouseur était d’ailleurs, au 19è siècle encore, un personnage important dont, une fois l’an, l’appariteur annonçait le passage; sur quoi, tout le monde rentrait se mettre au lit, pour se faire traiter à titre préventif, contre les «rhumatisses» et fluxions de poitrine.

En conclusion, malgré la rudesse de ses mœurs et de son mode de vie, cette population dégage dans son ensemble, une impression de truculence rabelaisienne, d’aptitude à l’auto-dérision, de vitalité exhubérante, en contradiction avec la notion globale de «gibier de potence», que lui appliquent les bien-pensants.

Aussi, pour être tombé sous l’emprise d’un gitan, Jean Bany, adolescent sans malice, sera-t-il la victime pathétique d’un préjugé allié à la raison d’Etat.

 

 

 

               II. La triste histoire d’un petit colporteur

 

1. Cambriolage et arrestation

 

En cette soirée du 28 novembre 1761, dans les nappes de brouillard qui montent de l’Isch, le village de Drulingen, une quarantaine de feux environ, s’apprête à s’endormir. Au relais de poste de l’auberge Herrenschmidt, le garçon d’écurie ferme le portail de la cour, tandis que le veilleur de nuit armé d’une lanterne, répète sa ritournelle une dernière fois à la sortie du bourg, du côté de Gungwiller.

 

- Ihr lieben Leuten, lasst euch sagen, die Glock hat zehn geschlagen…. 

Il est dix heures, et peu à peu, derrière les vitres, les derniers quinquets s’éteignent.

Sur la chaussée, deux silhouettes apparaissent, furtives. Elles traversent le pont, longent le quartier de l’église, puis s’engagent à main droite dans un chemin qui mène aux champs, et que borde à mi-pente, la maison de Hans Adam Martzloff.

 

Là, les deux rôdeurs s’arrêtent, scrutent les alentours, puis pénètrent dans le jardin qui s’étend derrière les bâtiments et aboutit à une petite cour.

Jean Bany réussit à s’introduire dans le logis par la fenêtre de la cuisine et va ouvrir la porte à Dominique Danner, le gitan, qui prendra tout son temps pour inspecter les lieux.

 

Après avoir fourré quelques victuailles et un cruchon d’eau de vie dans son havresac, il se dirige  vers la pièce attenante, d’où leur parviennent les ronflements du couple Martzloff, et où l’uniforme et le sabre qu’il convoite sont accrochés à une patère.Tremblant de peur, l’adolescent s’en empare puis va ouvrir la porte du couloir qui mène aux dépendances.

Dans la grange, le gitan rafle au passage quelques vieilles couvertures de cheval, puis fait signe à Bany de se charger du caparaçon du lieutenant, frère du propriétaire.

Ils parviennent sans encombres au bout du jardin où Bany s’arrête, pour déposer contre le muret, la lourde housse d’ornement dont Georges Marzloff revêt son cheval lors des parades.

 

-         Elle est à quelle distance, la scierie ?dit l’adolescent

-         -Trois heures de marche, pourquoi ?

-         S’il me faut traîner cette housse, je n’y arriverai pas! Et si on nous poursuit ?

 

Le gitan se rend à l’évidence, si bien que le lieutenant de cavalerie au Royal-Nassau, retrouvera son caparaçon au fond du jardin de son frère.

Au pas de course, les visiteurs clandestins grimpent à travers les vergers, jusqu’au sommet de la pente.

 

      -De là-haut, on verra si le ronfleur donne l’alarme! dit Danner En attendant on va faire une pause casse-croûte et goûter son schnaps.

 

L’adolescent, qui claque des dents, s’enveloppe dans une couverture et s’affale dans l’herbe, se jurant que l’on ne l’y reprendra plus.

 

En ricanant, son mauvais génie lui tend le cruchon :

      -Ah ! la belle recrue que voilà; Bois, mauviette, ça te requinquera! Allez, avale !

 

Peu à peu, Bany se détend, et pendant leur repas de pain, beurre et lard, copieusement arrosé, Danner se met à évoquer son repaire au fond du Herrenwald à Renchen, où les gitans font la loi.

 

       -Tu m’y accompagneras dit-il, tu y gagneras mieux ta vie qu’avec ton médicastre !

 

Le jeunot lutte contre les vapeurs qui lui brouillent la vue.

 

       -Non merci, dit-il, la voix pâteuse, pourquoi voler le pain quand les ménagères me le donnent gratis ?

 

Soudain menaçant, le gitan se penche vers lui :

 

        -Regarde-moi, blanc bec, écoute-moi  et retiens ce que je dis : si jamais tu me vends, si jamais tu prononces mon nom ou celui du Herrenwald, je te retrouverai où que tu sois et je viendrai te découper la peau en lanières.

 

Martelé d’une voix cinglante, le message se grave dans la mémoire de Bany!

Dans le village en contre bas, rien ne bouge. Ils peuvent lever le camp :

 

         -Debout! on a encore du travail!

 

L’ingénu vacille, saoul comme un polonais, tandis que l’autre le charge du sabre, de l’uniforme noué en balluchon et du pistolet qu’il lui glisse dans la ceinture, tout en lui dévoilant son projet : voler en passant, un mouton dans la bergerie de Christian Wehrung, histoire de rapporter à la famille de quoi fêter les retrouvailles.

 

          -Tu feras le guet, le reste je m’en charge, avanti !

 

Mais près de la bergerie, à la sortie du bourg, ils se font repérer et c’est la débandade. Ils s’élancent sur la chaussée de Phalsbourg, puis bifurquent à droite dans le chemin de Siewiller, où leur piste se sépare; car Danner a décidé de larguer son compagnon, qui immanquablement va se faire arrêter, et tant pis pour l’uniforme !

Bany ne court pas, il vole, en pilotage automatique à travers un brouillard si dense que toute perception, toute pensée s’y engloutit.

Ce n’est que lorsque ses poursuivants le cravatent au lieu-dit am Mühlberg, qu’il reprend conscience de la réalité. On le ligote et il se retrouve cloué au sol par les coups de pieds qui pleuvent. Alors la panique le submerge, et, comme un enfant pris de peur, il fait dans sa culotte. Le maire Philippe Finck; constate son état d’ébriété, et le fait coffrer sous bonne garde dans un local de la maison commune.

 

Le gitan, lui, court toujours, mais quelques marathoniens relèvent sa piste (on n’explique pas comment) et après un parcours d’une quinzaine de kilomètres, ils aboutissent effectivement à la scierie Roos, qui du reste est transformée en auberge depuis fort longtemps.

La veuve Mährlinger, tenancière des lieux, leur confirme qu’en effet, à six heures du matin, un tsigane a fait irruption dans la salle, où un groupe de quatre personnes arrivées la veille l’attendait visiblement.

Le message qu’il leur a communiqué a semblé les paniquer tous, au point qu’ils n’ont même pas fini leur soupe. Ensemble ils ont déguerpi et disparu dans la forêt.

 

Pendant ce temps, à Drulingen, le maire rédige son rapport, selon lequel une bande de voleurs et de scélérats vient d’opérer des cambriolages nocturnes dans la commune. Entre autre, il mentionne un détail qui relève du commérage ou d’un tentative de gonfler le «crime» : lors de son arrestation, le délinquant aurait incité son complice à tirer, mais le mousquet du gitan se serait enrayé.

 

Par courrier spécial, ce rapport parvient à Harskirchen en fin de matinée. A la Chancellerie, il déclenche une vague d’excitation. Enfin on va pouvoir se mesurer à un cas de haute criminalité, et démontrer aux prétentieux de Sarrebruck, les capacités des fonctionnaires de l’ « Obere Grafschaft ».

Pour l’instant, il faut sécuriser la geôle et organiser pour le lendemain, le transfert du prisonnier.

 

 

2. Les difficultés de l’enquête

 

Comme un feu de broussailles, les nouvelles de Drulingen se sont propagées à travers le comté et les seigneuries avoisinantes. On ne parle plus que du bandit capturé et de ses comparses, qui courent toujours, avec une fascination mêlée de crainte, qui pimente la monotonie des jours.

 

A la chancellerie de Harskirchen, c’est le branle -bas de combat. Il s’agit de rassembler au plus vite les indices concernant les bandes en fuite, afin de pouvoir diffuser les signalements.

Mais à mesure que s’accumulent les dépositions, les enquêteurs complètement débordés se rendent compte de l’énormité de la tâche. Ils se trouvent confrontés à un puzzle géant, dont il faut repérer les pièces dans une multitude de témoignages d’une fiabilité incertaine.

 

Venus des quatre coins du territoire, les témoins convoqués défilent au greffe pendant des semaines. Ils sont intarissables, pour une fois qu’on les écoute, et du magma recueilli il faut ensuite extraire les informations utiles, qui déjà couvrent à elles seules une cinquantaine de pages.

 

Pour séparer le vrai du faux, on procède par groupes. Exemple : 14 personnes sont sommées de répondre à la même liste de 16 questions; puis avec les 224 réponses obtenues, on établit un tableau synoptique pour faire apparaître les divergences et les similitudes entre les diverses allégations.

 

Aussi, parmi les scribes, une impression de saturation excédée se généralise, traduite par une boutade du secrétaire Braun :

 

-Il serait temps de décider si ce foutu caniche est noir à taches blanches ou blanc à taches noires !

 

Enfin les portraits robots sont au point, et l’on procède à leur diffusion, notamment dans la baronie de Fénétrange et au pays de La Petite Pierre, plutôt malfamé, du fait que dans ses massifs forestiers et ses abris sous roches, beaucoup de gitans trouvent refuge.

 

Traduction des «Steckbriefe»

 

«Signalement de la compagnie de Johannes Bany, détenu à Harskirchen et natif d’Obersachs au pays des Grisons :

 

     1ère clique

-Joseph Bany, frère du détenu, se fait passer pour un marchand d’huiles et opérateur d’hernies; âgé d’environ 40 ans, barbu, cheveux noirs, assez petit et trapu, il porte une redingote de lainage gris, un chapeau de feutre noir,  sur le dos un coffre d’onguents, pommades et autres remèdes.

- sa femme, 24 ans, native du pays de Souabe, teint pâle, porte un bonnet à dentelles noires, et une jupe ourlée d’une bande de tissu rouge.

- La sœur de la précédente, 19 ans, également vêtue à la Souabe, porte généralement l’enfant du couple, un bambin âgé de deux ans.

 

Ils sont accompagnés d’un caniche blanc à taches noires.

 

      2ème clique :

- Un grand tsigane de belle prestance, portant une redingote bleue à boutons de laiton, un chapeau noir à ruban d’argent et des chausses de lin. Teint basané, yeux et cheveux noirs, noués en boucle sur les oreilles, petite moustache, il se fait passer pour un ex-soldat de l’Armée impériale.

- Un deuxième tsigane, un peu plus petit et moins noir de teint, dont la tenue, comme celle du précédent, dénote une certaine élégance.

Ces deux individus, probablement d’anciens militaires, parlent le français, l’allemand et la langue tsigane.

- Deux jeunes femmes souabes, 18 et 24 ans, dont l’aînée, probablement la compagne du grand tsigane, porte un bonnet de taffetas bleu à dentelles d’argent.

- Une vieille tsigane, très basanée, laide, vêtue de haillons.

 

 

En somme les deux cliques de «terroristes» n’ont rien de franchement patibulaire, mais les ministres de l’époque entretiennent par leurs ordonnances, la psychose du peuple.

 

Parallèlement aux travaux des scribes de Harskirchen, on procède aussi à des enquêtes sur le terrain. Celle menée à Drulingen, par l’assesseur Schoell, a enrichi le dossier Bany de quelques pièces intéressantes

 

      - Une carte soigneusement exécutée, où les localités de Bockenheim, Lutzelstein et Saverne, sont représentées en place forte, dont la légende est libellée comme suit : «plan approximatif de la situation des villages de part et d’autre de la chaussée de Bockenheim à Phalsbourg, que l’inculpé Johannes Bany et sa compagnie ont parcourus entre le 22 et le 29 novembre 1761» (l’écart de la Roosische Sägemühl correspond sans doute à l’actuel hameau d’Oberhof)

 

       - Un plan du logement de Hans Adam Martzlof, accompagné de légendes explicatives des différents points, désignés par les lettres de l’alphabet. Là aussi, l’itinéraire des voleurs est reproduit en lignes pointillées.

 

Ces documents incitent à aller vérifier sur place, s’il est encore possible de retrouver dans le Drulingen actuel les bâtiments et lieux indiqués sur les plans.

Il semble que oui. Face à la pharmacie, l’ex propriété de Christian Wehrung est assez facilement repérable, celle de Hans Adam Marzlof correspond sans doute à l’actuelle boulangerie près de l’église, et le «Sieweilerweg», se nomme aujourd’hui «chemin du Muhlberg».

 

En conclusion, on peut dire que les fayots de Harskirchen ont fait du beau travail pour se profiler aux yeux de leurs supérieurs. (« Eindruck schinden » disent nos cousins germains).

 

Mais revenons au malheureux héros de cette histoire et aux épreuves qui l’attendent.

 

 

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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