EXECUTION CAPITALE A HARSKIRCHEN 3eme partie(fin)

Publié le par lichty lilly

6. Les aveux

 

Lorsqu’il a repris son souffle, on passe à  l’interrogatoire, et Bany parle.

 

C’est le gitan qui l’a entraîné dans le vol à Drulingen, mais son frère n’était au courant de rien. C’est le gitan qui a pris l’uniforme, tandis que lui-même faisait le guet. Ensuite il l’a fait boire, menaçant de le couper en lanières en cas de trahison.

 

Il avoue aussi avoir indiqué la maison Martzloff pour y avoir repéré l’uniforme, car le «grand noir» voulait des habits neufs. En revanche, il répète ne jamais lui avoir enjoint de tirer.

 

Son patronyme est Wasserbach, qui traduit en patois des Grisons; s’est transformé en Bany, car ba=eau, ny=ruisseau.

 

Le berceau des Wasserbach est Altendorf, un village du canton de Schwitz, où est toujours domicilié son oncle maternel, un homme fortuné.

 

Finalement, l’ingénu n’avait rien à cacher, à part les noms de Danner et du Herrenwald, qu’il passera sous silence, conditionné à mort, c’est la cas de le dire, par une terreur irrationnelle, et bradant ainsi, à son insu, la dernière miette de chance d’échapper à la potence .

 

La séance s’achève à 9h du matin. Dern a enveloppé de compresses les pieds de l’estropié, qui, sur un brancard, est transporté dans sa cellule, et le jour même est adressé au Landamman du canton de Schwitz une demande de renseignements sur la famille Wasserbach.

 

Datée du 9 août, la réponse parviendra à Harskirchen le 21 août, au rythme des services de messagerie de l’époque. Elle confirme  les déclarations de Johannes Wasserbach, dit Bany, dont cependant seul son oncle se souvient, car il n’a séjourné que peu de temps à Altendorf, où il s’est comporté en «garçon honnête, serviable et franc».

 

Entre temps, le 7 août, soutenu par deux hommes et une paire de béquilles, Bany a pu se rendre à la chancellerie pour la ratification de ses aveux, une formalité que Schoell surtout à hâte de voir s’accomplir, et que le médecin est parvenu à retarder de quelques semaines, en déclarant son protégé inapte au déplacement.

 

Après lecture du procès verbal en présence de la commission, Bany complète spontanément ses aveux par quelques détails, puis y appose sa signature, ou une croix (le document ne figure pas dans son dossier), et on l’imagine soulagé, reprenant timidement espoir.

 

Car il ignore que ce document est la pièce à conviction, sans laquelle le procès n’aurait pu avoir lieu, et d’autre part il ne peut concevoir que ses protestations d’innocence n’ont absolument rien changé à sa situation.

 

7. Derniers préparatifs et sursis imprévu.

 

Tout au long du mois d’octobre 1762, sur les routes du Val de Sarre entre Sarrebruck et Harskirchen, c’est un va -et -vient incessant d’estafettes au galop, porteurs de rapports et d’instructions.

 

Le 5 octobre, ordre est donné de faire ériger sur le lieu de l’ancien gibet, une potence à trois piliers en bois dur, en renforçant de fer blanc les trois poutres transversales aux endroits de jonction pour éviter le pourrissement trop rapide du bois.

La discrétion est recommandée : pas de commentaires intempestifs, ni d’annonces sur l’imminence du procès.

 

Par retour de courrier la chancellerie s’engage à faire exécuter l’ouvrage «d’ici lundi prochain».

 

Le gibet sera dressé, à une distance de moins de 2km, au lieu -dit «Galgenberg» sur le ban de la Ville-Neuve. 74 ouvriers s’activeront sur le chantier, pour le salaire d’un repas à l’auberge Georges Reeb, «Rathswirt» à Harskirchen.

 

Le 9 octobre, le verdict estampillé, signé par les membres du gouvernement et portant la griffe de Wilhelm Heinrich, parvient à la chancellerie, avec l’annonce de la date fatidique : le procès et l’exécution auront lieu le 15 octobre, en présence d ‘un contingent  de 20 grenadiers de Sarrebruck. Cette date sera annoncée 3 jours à l’avance à l’inculpé, auquel on assurera l’assistance d’un prêtre.

 

Le 11 octobre, Stutz signale au gouvernement qu’un contingent plus important serait souhaitable, vu que la milice inexistante sera remplacée par un quart des hommes du bailliage, armés seulement de bâtons.

 

Le 12 octobre : un contingent de 30 grenadiers est accordé, et des consignes données à propos de la dépouille de l’exécuté, à livrer au Collège de Chirurgie et d’Anatomie de Sarrebruck.

 

Par retour de courrier est expédié le compte-rendu des réactions de Bany, auquel on vient d’annoncer la date de son exécution.

 

Faite par Schoell, en présence de Stutz et de Braun, l‘annonce a provoqué une violente commotion. Après le choc encaissé en silence, le condamné s’est écroulé, secoué de sanglots «lamentables», suppliant de commuer le sentence. On lui conseille de s’en remettre à Dieu, il s’évanouit, on le ranime, il clame son innocence et enfin donne le nom du coupable, Dominik Danner, le gitan, qui a causé son malheur. Il livre aussi le nom de son domicile, le «Herrenwald», situé outre-Rhin près de la ville de Renchen, et celui du 2è gitan, Friederich.

 

Enfin, résigné, il demande l’assistance d’un capucin à la place du curé.

 

Le 13 octobre, réponse de Sarrebruck : l’exécution est ajournée jusqu’à nouvel ordre et le nécessaire doit être fait pour capturer le gitan Danner.

 

Pour le Prince et ses ministres, il s’agit là d’un contretemps qui les agace, mais la loi exige que le aveux, même tardifs soient vérifiés, et l’éventuel complice traduit en justice.

 

Agacé, on l’est aussi à Harskirchen. La perspective d’un voyage à Renchen ne séduit personne; il pleut, et en plus il faut avertir les maires de démobiliser leurs échevins.

Pour l’expédition dans le fief d l’évêque de Strasbourg, c’est Ludwig Dern qui se porte volontaire.

 

Avant d’entreprendre sa chevauchée vers Renchen, Dern va avertir son protégé du sursis, et le presser de questions pour tenter d’obtenir des informations supplémentaires. Mais Bany a beau se creuser la tête, il ne sait rien de plus, à part que Danner a servi au régiment Champagne, et Friederich chez les Prussiens.

 

Dès lors, le petit colporteur va subir une nouvelle torture, la pire de toutes : 10 jours d’incertitude, l’estrapade entre l’espoir et le désespoir, le cauchemar des images du supplice final, la solitude absolue face à l’indifférence d’un monde sans pitié.

 

Le 24 octobre Dern est de retour, recru de fatigue et démoralisé à l’idée du pauvre estropié, auquel il faudra annoncer l’échec de la mission.

 

Son rapport sur l’expédition décrit la situation dans la seigneurie d’Oberkirch, où les tsiganes en grand nombre narguent effectivement les forces de l’ordre, au grand dam du nouveau bailli de Renchen, qui avoue son impuissance. Face aux bandes armées, retranchées dans le Herrenwald, ainsi que dans les bois voisins du «Maywald» et du «Kerkerwald», la milice est trop faible pour intervenir. Quant aux bourgeois, ils profitent de la situation, acceptant l’argent des râpines dans leurs échoppes, ainsi que l’invitation aux beuveries dans les rues de la ville, où les gitans les arrosent à pleins tonneaux.

 

Pièce jointe à ce rapport, l’attestation du Sieur de Maillot, conseiller épiscopal et grand bailli de la seigneurie d’Oberkirch : «nous certifions que le sieur Dern a consciencieusement exécuté sa mission, et nous nous engageons à faire arrêter les deux individus recherchés, dès que l’occasion s’en présentera».

 

Le 25 octobre : un compte-rendu succint du voyage et l’attestation de Maillot seront expédiés à Sarrebruck.

 

Le 27 octobre : décision laconique de Wilhelm Heinrich : «Résolutio Serenissimi : que l’on ne diffère pas davantage l’exécution !»

 

L’exécution et le procès qui la précède, auront lieu le 29 octobre 1762.

 

Pour boucler les préparatifs, le délai est court, mais comme deux semaines plus tôt les membres du tribunal ont déjà pu s’initier à leur rôle, il suffira d’une ultime répétition dans la salle du greffe, où le «script» de la mise en scène sera relu.

 

Car le procès, qui se déroulera sur la place du marché (aujourd’hui la cour de l’école), est une pièce de théâtre, dont le rituel s’inspire des procès de sorcellerie du Moyen-Age.

 

C’est le gouvernement qui a désigné les intervenants.

 

La fonction de juge est octroyée à l’assesseur Christian Gottlieb Schoell

Le notaire Christophe Haun assurera celle de procureur («Fiscal» ou «peinlicher Ankläger»).

Le greffier Georges Braun rédigera les protocoles.

Le secrétaire Georges Herrenschmidt servira d’avocat à l’accusé.

Les «Gerichtsshöffen» ou échevins de la commune, Jacob Muller, Hans Nickel  Karcher, Philipp Rheinhard Eitelwein et Ludwig Silbereisen, feront également partie du tribunal à titre de «Blutschöffen».

On note l’absence du bailli Stutz. A-t-il été exclu pour avoir osé suggérer que le jeune âge du criminel pourrait justifier une mitigation de la sentence ?

 

 

8. Le procès et l’exécution.

 

Le 29 octobre, vers 8 h du matin, sous le commandement du Stadtschultheiss Dern et de l’ex-militaire Wölflinger, les bourgeois de Harskirchen, armés de fusils, et les délégations villageoises munies de bâtons, se dirigent au pas vers la place du marché, pour y former un cercle autour de la table ronde, qui est placée au centre, recouverte d’un drap noir.

 

A cette table prennent place, le juge, portant l’épée au côté, à sa droite le fiscal, puis le greffier muni de son attirail de dactylo, et les échevins de justice en houppelandes noires.

 

Quand l’inculpé apparaît, escorté par le commando de grenadiers, la foule massée autour de la place fait silence.

 

Bany est placé devant la table, face au juge, à proximité d’un escabeau, posé là en cas de malaise de l’estropié.

 

La solennelle mascarade peut commencer.

 

Le juge fait signe à l’huissier, qui, après avoir frappé les trois coups usuels avant l’ouverture du spectacle, ordonne d’une voix de stentor.

-Comme en ce lieu justice doit être rendue, que ceux qui n’ont rien à dire fassent silence !

 

S’engage alors, entre le juge et les échevins, l’échange rituel des questions-réponses pour rappeler au peuple que, mandaté par Dieu, le prince est investi de la fonction de juge souverain et que le jugement sera rendu selon sa résolution.

 

Puis le procureur se lève pour lire l’acte d’accusation, rédigé par Schoell, qui en 8 articles démontre que le «Maleficant» est un élément nuisible à la société, et que le vol important et dangereux qu’il a commis «ein grosser und gefährlicher Diebstahl» est passible de peine de mort.

 

Pour rappeler les droits de l’accusé, les échevins exigent alors qu’il soit assisté par un «Defensor».

L’avocat prend à part le misérable cramponné à ses béquilles, et après l’avoir consulté pro forma, demande la clémence.

 

Réponse en chœur des échevins :

 

    -Clémence sera accordée dans la mesure où le permettent le droit et la loi.

 

    -A présent, voulez-vous que soit annoncée publiquement et exécutée la sentence rendue par notre gracieux Prince et Seigneur ? dit le juge.

 

     -Oui, nous le voulons !

 

La sentence sera lue par le greffier, et ratifiée par le chœur des béni-oui-oui :

 

-«En châtiment de son forfait, le Maleficant est condamné à la pendaison.»

 

Là-dessus le juge brise en deux la baguette posée devant lui, et en jette les morceaux aux pieds du condamné, qui, incité à rentrer en lui-même pour faire pénitence, et recommandé à la miséricorde de Dieu, est remis aux mains du bourreau, Friederich Ludwig Hermann de Lorentzen.

 

Ces détails sont consignés dans le script, intitulé «Formalia», que l’on imagine posé sur la table ronde le jour du procès. La pluie est tombée sur la liasse de 8 feuillets, dont les derniers sont quasiment illisibles, si bien que, même à la loupe, on n’y devine que quelques bribes sur la suite des évènements :

Dans un ordre prescrit, le cortège se forme, pour s’acheminer au son du glas vers le «Galgenberg», où le bourreau et ses deux aides accompliront leur besogne.

 

Au pied de l’échafaud, flanqué de deux prêtres dont on ignore l’identité, le «pauvre pécheur», comme Schoell l’appelle désormais dans son compte-rendu de l’exécution, a demandé pardon à ses juges, comme à d’autres personnes, d’une voix forte et courageuse ( laut und mit viel Herzhaftigkeit ).

 

De quoi peut-il demander pardon, sinon du fait d’exister ?

 

Puis tandis que son âme s’envole vers une hypothétique lumière au bout du tunnel, et que les grenadiers repartent vers Sarrebruck, avec dans leurs bagages, outre la cage de fer, une dépouille destinée à la dissection, le reste du cortège reprend le chemin  de Harskirchen pour aller reformer le cercle sur la place, point final de la cérémonie et de l’existence d’un mal-aimé.

 

Ensuite seulement, Schoell donne congé à l’assemblée, qui ira se sustenter, en compagnie des «Herrschaften», dans une des auberges du village, dont la chancellerie paiera la note de 19 florins 5 schillings.

Le peuple, lui, est retourné à ses travaux et n’a pas le temps de s’attarder au souvenir du pauvre transi, grelottant sous la pluie, qui avait si peu l’air d’un mauvais sujet

-De toute façon, dit Peter à sa Kätt, la justice, c’est pour les riches.

 

Pour ma part, j’ai associé un lieu de deuil à cette histoire, le lieu où, d’instinct, je situais le gibet, avant d’apprendre que le «Galgenberg» de la Ville-Neuve s’étend en contre-bas.

 

Selon G. Matthis, notre historien de référence, l’ancien «Richtplatz» du comté se trouvait sur le ban de Zollingen, dont une partie fut attribuée à la Ville-neuve lors de sa fondation.

 

Aussi m’a-t-il semblé que du haut de la colline, à la croisée des chemins, c’est-à-dire à la «Kritzchaussée», donc visible de près et de loin, le gibet aurait joué au mieux le rôle dissuasif qui lui était assigné.

 

C’est ainsi que le carrefour de la «Kritzchaussée» m’est devenu un aide-mémoire; car lorsque j’y passe, je pense immanquablement à Jean Bany, avec l’illusion, devant le doux paysage qui s’étend à perte de vue, de partager avec lui les dernières images qu’il a emportées de ce monde.

 

 

Source : série 1 B 26, 42/43 Archives départementales, 5 rue Fischart Strasbourg.

 

 

 

 

                                                                    

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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