LES PIGNONS SUR RUE A DIEDENDORF

Publié le par lichty lilly

LES PIGNONS SUR RUE A DIEDENDORF

 

 

 

      L’expression « avoir pignon sur rue », c.à.d. faire partie de la classe des notables fortunés, remonte sans doute au Moyen -Age, par référence aux riches pignons à colombage des cités médiévales.

C’est cette expression qui m’est venue à l’esprit à la lecture d’un document du 14e siècle. Il s’agit du registre des impôts du comté de Sarrewerden, qui mentionne à  Diedendorf, l’existence des fermes seigneuriales, dont l’une appartient au comte, les autres à ses « Gemeiner », quelques chevaliers de son entourage.

Car dans notre village, reconstruit en 1559 par les immigrés huguenots sur le modèle du « village-rue »lorrain, cinq  pignons sur rue subsistent, qui, tranchant sur les rangées de façades accolées, intriguent par leur orientation particulière.

D’où la question : ces pignons correspondraient-ils aux anciennes fermes seigneuriales? Hypothèse assez séduisante pour mériter quelques investigations.

 

Diedendorf au 14e siècle :

            Le registre des redevances, cité plus haut, est daté de 1344,1350.Il énumère les impôts prélevés sur la population dans les diverses localités du comté.

A Diedendorf, la première de ces redevances est le « devoir d’hospitalité »: strasbourgeoise, à payer par la commune en cas d’annulation du festin.

En contrepartie, les Diedendorfois bénéficient du droit de pâture et de glandée, gratuit pour une partie de leur bétail, dans la vaste forêt comtale du ban, où leur est accordé également le droit de ramassage et de coupe de bois.

A ces privilèges s’ajoute celui d’une certaine proximité entre les puissants et les humbles. Car les nobles sires  viennent séjourner assez fréquemment sur la colline, où, lors de leurs parties de chasse dans la forêt tout proche (qui, à l’époque, s’étend sur bien des cantons, à présents déboisés, de notre ban) les villageois sont engagés comme rabatteurs.

En outre, dans le registre de 1344-50, et  contrairement aux autres villages, Diedendorf n’est pas désigné comme « meigerige » (mairie), sans être pour autant rattaché à une mairie voisine. C’est dire qu’il constitue une sorte de domaine privé, où le comte en principe, est accessible personnellement aux doléances d’une poignée de sujets.

A l’époque, en effet, le petit hameau au sommet de la côte, se réduisait au quartier des demeures nobles, en amont duquel les chaumières des manants se serraient le long d’un goulot, où l’usoir se rétrécit.

C’est d’ailleurs ce goulot qu’aujourd’hui encore nous appelons « Herregass » c.à.d. « ruelle des seigneurs », désignation échue par glissement, ou sens de la dérision, à l’ancien quartier des serfs. Car il est évident que la « Herregass » désignait à l’origine le quartier des fermes seigneuriales.

Quant au moulin du village, situé sur le ruisseau de « l’Otterlach » (« Newetsmättler Grave »), sa redevance  s’élevait à une livre strasbourgeoise, payable à Pâques et à 1 porc à Noël, tandis que l’ensemble de la population était taxé à 28 shilling d’impôt général, plus 15 shilling sur la pêche du carême.

Enfin il est précisé que les terres de la ferme comtale comprenaient 30 Morgen (1Morgen=20 a) de labours et 10 « phennewerth »ou »pfennigwerth » de prés. Cette unité de mesure (15 ares) était encore un usage du temps de mon grand’père, qui l’appelait « Pemmert ».

En résumé, les données du registre de 1350 évoquent des images de vie modeste, mais paisibles. Cependant, vers la fin

du siècle et au cours des siècles suivants, de rudes épreuves viendront dévaster nos campagnes.

 

Temps de misère et nouvel essor

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             Pour l’histoire locale, ces siècles-là, temps de guerres, de destructions et d’épidémies tout aussi meurtrières, constituent un vaste « trou de mémoire » : absence de documents écrits, et désertifications de 16 des 43 localités du comté, dont les survivants se regroupent dans les gros villages, abandonnant aux ronces et aux orties les hameaux détruits.

             A partir du 16e siècle enfin, les tumultes finissant par s’apaiser, et grâce à la paix revenue, la nouvelle religion, basée sur les doctrines de Calvin et de Luther commence à se propager en France et en Allemagne.

             Dans notre arrière-pays, dont le comte, Adolf de Nassau-Sarrebruck, est lui-même acquis à la Réforme, c’est de ce changement que viendra, pour 7 de nos villages détruits, l’impulsion d’un nouvel essor. En effet, au début de l’an 1559, une requête parvient aux autorités de Sarrewerden: un gentilhomme lorrain, Jean Lenfant de Chambrey (petite seigneurie près de Vic/Seille) leur adresse une demande d’asile pour un groupe de Calvinistes, dits « Huguenots », que les persécutions religieuses poussent à l’exil, et dont le nombre est estimé à un millier de personnes.

            Dans le comté, qui peine à se relever de ses ruines, cette requête trouve un écho favorable, si bien que les villages d’Altwiller, Burbach, Diedendorf, Eywiller, Goerlingen, Kirrberg et Rauwiller seront mis à la disposition des immigrants.

Ceux-ci prendront le chemin de l’exil au cours du printemps 1559, et l’on imagine les longues files de troupeaux et de chariots bâchés, où s’entassent pêle-mêle pièces de mobilier et nichée d’enfants.

           Quant au pays natal des exilés, aucune enquête approfondie n’a été faite à ce sujet. On les suppose originaires du pays Messin, des régions Toul, Verdun, Bar-le-Duc, de Champagne peut-être. Ainsi, nos ancêtres huguenots ont-ils gardé leur part de mystère.

 C’est le bailli du comté, Johann Streiff von Lauenstein, qui répartira les nouveaux-venus dans les lieux d’accueil, à raison d’une trentaine de familles par village. Il sera chargé également du rôle de médiateur et de coordinateur des travaux, notamment à Diedendorf, où le comte, pour stimuler son zèle, s’est engagé à l’investir d’un fief, une partie des terres du ban et l’ex-ferme comtale (« Hochsteins N°79 »)

         

            La reconstruction de Diedendorf

 

           A leur arrivée dans le village, les Huguenots découvrent un désert de gravats où subsistent toutefois les squelettes des anciennes maisons nobles, dont les murs épais ont résisté à la destruction.

           Or, lors de la séparation des terrains à construire, le bailli Johann Streiff von Lauenstein s’en adjugera la part du lion: en finançant sans doute leur reconstruction, il rattachera à son fief les deux maisons adjacentes (« Fiersteins »n°77et « Hoschare »n°83, afin de pouvoir aménager et orienter à son gré sa future résidence.

          Il s’agit là d’une hypothèse, basée sur quelques indices relevés dans les archives, et sur des déductions que peut suggérer la situation d’ensemble des anciens bâtiments nobles dont la cohérence se devine.

          Quant à la trentaine de familles huguenotes, censées avoir repeuplé en 1559 chacun des 7 villages à l’abandon du comté, on peut mettre en doute un tel contingent pour Diedendorf.

          En effet, selon une liste de 1610, collectionnant les noms des chefs de famille du village dans les documents de l’époque (2), les Huguenots n’ont pas l’air d’avoir alors prédominé chez nous. Car sur les 23 noms de cette liste, seuls six sont identifiables sans équivoque, comme français, notamment en raison des prénoms Cola (Nicolas, Nickel en allemand, Glad (Claude) et Lampert (Lambert), peu usités chez nos cousins germains et auquel nous devons peut-être notre « Lamperschmatt ».Quant aux patronymes de la liste, l’exemple de Glad et Cola Zimmermann illustre le procédé en usage : soit on a traduit le patronyme Charpentier, soit on a attribué au quidam le nom de son métier.

        Ceci dit, les immigrés huguenots qui se sont fixés à Diedendorf, ont sans doute constitué une minorité parmi les autochtones venus repeupler le village par attachement au berceau de leur famille.

       Pour cette classe populaire, on imagine que seuls les plus fortunés d’entre eux ont pu s’établir dans le quartier des riches, et que la piétaille a construit ses chaumines en deux rangs serrés le long du goulot de l’actuelle « Herregass », dont il a déjà été question.

       Mais comme les pauvres n’ont pas d’histoire , revenons au quartier des riches.

       A l’origine, nos maisons nobles allaient par paires, jumelées en vis-à-vis, de part et d’autre de la rue, à l’exemple de « Hochsteins »(N°79), face à « Schäferluis »(N°92).

      - En aval, le jumelage s’appliquait au pignon de « Fiersteins » (N°77) et au bâtiment « Weydmanns » (N°90) dont une tradition orale affirme que lui aussi faisait partie naguère des pignons sur rue. Ce « on-dit » semble corroboré par un acte notarié du 18e siècle: après le décès de Henrich Bentz (+1786), alors propriétaire du n°90, et qui fut pasteur à Diedendorf pendant 38 ans, sa veuve fit démolir la bâtisse vétuste pour la reconstruire dans l’alignement des façades voisines.

     -En ce qui concerne le pignon de « Hansnickels » (N°94) et son vis-à-vis « Hoschare »(N°83), il est clair que le bâtiment N°83,avant de changer l’orientation, faisait partie, lui aussi des maisons nobles à pignon sur rue, que le bailli Streiff rattacha à son fief.

     -En effet, c’est un descendant du bailli, Otto Eberhard II Streiff von Lauenstein, qui en 1702, vend « Hoschare » à un couple de Huguenots. Il s’agit de Richard Gervais de Villiers le Sec /Bar-le-Duc, qui vient d’épouser à Diedendorf Suzanna Lamy, fille de Samuel, de Nançois-le-Petit /Lorraine

  En février 1728, le couple resté sans descendance, décèdera dans cette maison à quelques jours d’intervalle.

     -Reste e dernier pignon du lot (n°73/75 maison dédoublée au 19e siècle par partage entre les membres d’une même famille). C’est sous son toit que, laborieusement je rédige ce texte aride, qui risque fort d’assommer les éventuels lecteurs.

     Logiquement  cette maison, comme toutes les autres du groupe, a eu pour jumeau un pignon sur rue, mais par ma fenêtre je scrute en vain les façades accolées de « Riegersch »et « Etweins ». Du jumeau en question, il ne subsiste en effet nulle trace, ni sur le terrain, ni dans les archives, ni dans les mémoires. 

             A l’origine, l’ex-ferme comtale était orientée vers l’amont, sur sa propre cour, constituée par l’espace assez vaste du côté de « Hoschare ». 

    C’est l’annexion de « Fiersteins » (N°77), qui permettra à Streiff d’inverser cette orientation vers l’aval sur la cour annexée, tandis que le bâtiment (N°77) sera intégrée à sa résidence comme logement d’appoint.

    Or, lorsqu’en 1696, les successeurs de Streiff revendront cette indépendance au tailleur Hans Peter Hauer, celui-ci sera tenu d’en transposer ses ouvertures vers l’aval, car son espace cour ne sera pas restitué.

    C’est suite à cette usurpation que les habitants du N°77 devront s’accommoder du seul droit de passage dans la cour du n°75/77, dont ils sont riverains, situation conflictuelle en milieu rural, mais dont les difficultés se sont aplanies ,vu que les familles de notre « Eck »n’ont plus d’activités agricoles.

 

    Un clin d’œil à mes concitoyens en guise de conclusion :

Grâce au petit château Renaissance, dont le bailli Streiff von Lauenstein acheva la construction en 1577, et grâce aussi à nos pignons sur rue, qui ne payent pas de mine, certes, mais dont l’infrastructure remonte au 14e siècle, nous pouvons nous glorifier de vivre sur un site historique.

  -Bof !me diront les pragmatiques !ça nous fait une belle jambe !

 

 

        Sources et références

 

1. Volumes de la collection G.Hein ( en dépôt au Temple Réformé de Sarre-Union /Villeneuve :-vol. « Diedendorf »

                                -vol. « Das Amtsprotokoll 1589 »

                                -vol. « Die Einwohner der Grafstadt Saarwerden in den Jahren 1350,1542,1570,1610 »

                                -vol.”Die Notariarsakten von Bockenheim im 17.Jahrhundert”

 

2.”Geschichte der Grafschaft Saarwerden bis zum Jahre 1527” de Hans Walter Herrmann: Band I, p.660: reproduction de l’Einkünfteverzeichnis der Grafschaft Saarwerden bis 1527”

 

3.”Kirrberg im Krummen Elsass”d’Albert Girardin, chapitres “die Verödung”,”der Wiedraufbau”

 

4.Les documents originaux,que ces auteurs ont exploités ou compiles sont déposés à Strasbourg et à St Julien-les-Metz:

-A.D.du Bas-Rhin :

Serie 6 E 35, vol.49,50,51(actes notariés Diedendorf)

Série 1 B 1422-1454 (Amtsprotokolle)

-A.D de Moselle

Série 3 F 310/14( Tabellionage Bouquenom)

                                                                           

 

 

                                                                                                          Lichty Lilly

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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