L'introuvable Wiebersweiler Hof ou chronique d'une disparition

Publié le par lichty lilly

L’introuvable « Wiebersweiler Hof » ou chronique d’une disparition.

 

 

Rappelons qu’en l’an 917, le roi de France Charles le Simple fait don du village de Sarrewerden à l’évêché de Metz, après quoi le silence retombera pour deux siècles sur le petit bourg au bord de la Sarre, qui, avec ses « dépendances », constituera le noyau autour duquel, par acquisitions successives des terres et villages alentour, se développera le comté de Sarrewerden.

          La première mention d’un comte de ce nom remonte à l’an 1111, où Friedrich I de Sarrewerden est cité parmi les témoins d’un acte établi par l’évêque de Metz, Adalbert IV.

          C’est donc avant cette date que l’évêché a investi de Sarrewerden  l’une des familles nobles de son entourage, issue, selon les historiens, de la Maison des « Metz-Lunéville ».

          Selon la coutume, cette famille portera désormais le nom de son fief, qui comprend les villes de Sarrewerden et de Bouquenom (Sarre-Union), ainsi que le Wibersweiler Hof, une ferme désignée par le nom du ban, sur lequel elle est située, et sujet de cette étude.

         Le territoire du comté ne cessera de s’accroître au fil des siècles. Exemple : « le 21 décembre 1349, l’écuyer Frige, homme lige du comte Friedrich II de Saarwerde, cède à ce dernier la grande et la petite dîme à Langate, le village et ban d’Eschwiller, la prairie de Diedendorf, et toutes les terres ,redevances et serfs qu’il possède dans les villages de Harskirchen, Swekesingen, Langate, Wolfskirchen, Diedendorf, Bistorf, Eschwilre, Dunevasseln, Sinewilre et Asswilre, ainsi que sa maison, ferme et grange dans la ville de Sarrewerden, dont  ses aïeux déjà furent les feudataires ».

         Cet acte d’allégeance der « Frige » (Freie) von Alben (Sarralbe ?) illustre l’un des mécanismes du système féodal: chevaliers de petite noblesse, ces « hommes libres » d’Alben font partie de la garnison du château de Sarrewerden, et, en échange de cette fonction et de la protection du comte, ils lui inféodent leurs propriétés, dont ils conservent l’usufruit, contrat reconduit de génération en génération.

          Quant au noyau initial du comté, ses trois composantes continueront d’être énumérées lors des investitures, ainsi que dans bon nombre de traités internationaux, tel celui de Westphalie, qui mit fin à la Guerre de Trente Ans en 1648, et que le fantôme du Wiebersweiler Hof continuait de hanter.

          Fantôme en effet, car depuis des siècles la ferme seigneuriale de Vibersviller, village mosellan, limitrophe du comté, n’est plus localisable: elle a disparu sans laisser de traces, ni sur le terrain, ni dans les mémoires.

          Ce phénomène étrange est évoqué par notre historien régional Gustav Matthis, dans « die Leiden der Evangelischen in der Grafschaft Saarwerden ».

      « Citons aussi le cas bizarre du Wiebersweiler Hof, que la maison de Nassau et la Lorraine se disputèrent pendant 250 ans, bien que plus personne ne fût capable de le localiser. Car en 1577, lors du procès qui opposa les deux partis, les témoins interrogés à ce sujet,affirmèrent  tous n’avoir aucune connaissance de ce domaine, ni de son emplacement, ni même d’en avoir jamais entendu parler ».

          Bref, la ferme et ses terres, situées selon leur désignation, sur le ban de Vibersviller, se sont volatilisées, énigme surréaliste, que l’on devrait pouvoir élucider en consultant les documents de l’époque et les ouvrages historiques sur notre région.

 

               

             Enquête sur une disparition.

         A priori, la logique imputera aux guerres, épidémies et périodes de désertification, la disparition du Wiebersweiler Hof; cependant, même en cas de destruction massive, le nom d’un site reste présent dans les mémoires, ce dont témoignent bon nombre de lieux-dits, qui, avec persévérance, continuent d’évoquer chez nous comme ailleurs, des moulins, tuileries, villages, églises ou châteaux disparus depuis des siècles.

         Aussi, pour ce qui concerne la ferme de Vibersviller, son « gommage » semble avoir été intentionnel, dicté par une volonté de brouiller les pistes et d’effacer les traces.

          C’est le statut du fief de Sarrewerden, qui livre à ce propos une amorce d’explication: selon le droit coutumier de Metz, ce fief ne peut « tomber en quenouille », c.à.d qu’il n’est pas transmissible par les femmes. Ainsi, en cas d’extinction de la lignée mâle des comtes de Sarrewerden, le comté et ses dépendances sont-ils censés retomber aux mains de leur suzerain, l’évêque de Metz.

         Cette menace plane et ne cesse de s’alourdir, car à deux reprises déjà, un changement de dynastie a eu lieu à Sarrewerden. 

          En effet, tombé en quenouille en1397, puis en 1527, le comté est passé aux mains des comtes de Moers, puis de  Nassau-Sarrebruck, époux des héritières de Sarrewerden, que l’évêque traitera d’usurpateurs.

         C’est ce contexte qui permet d’entrevoir le sens de la politique d’ « escamotage » du Wiebersweiler Hof : si d’aventure l’évêque obtenait gain de cause, du moins se verrait-il grugé de la ferme introuvable.

          A partir de 1527, le conflit latent s’envenime .Car, après l’envoi d’un ultimatum à son vassal répudié, l’évêque a inféodé Sarrewerden et dépendances à son propre frère, le duc de Lorraine, auquel cependant Johann Ludwig de Nassau-Sarrebruck (1472-1545), l’époux de Catherine de Moers-Sarrewerden, tient tête en venant recueillir le serment d’allégeance de ses nouveaux sujets.

          Aussitôt, Antoine de Lorraine porte plainte auprès de la Chambre Impériale de Spire. C’est le début d’un procès, qui durera un peu plus d’un siècle.

          En 1577, dans le cadre de ce procès, le « Reichskammergericht » ordonnera une enquête publique pour tenter de retrouver le Wiebersweiler Hof. Mais les 31 notables, maires et échevins de nos villages déclareront tous sous serment que, de mémoire d’hommes, il n’existait à leur connaissance nul domaine de ce nom sur le ban de Vibersviller.

           Parjure collectif pour soutenir la cause du comte ? Cette hypothèse est peu crédible, vue la mentalité de l’époque, où l’Eglise tient en tutelle l’esprit du peuple: les prêches sur l’effet du parjure et autres péchés mortels, font planer la menace de damnation éternelle !

           En fait, un brin de bon- sens peut expliquer l’étrange disparition : l’appellation officielle de « Wibersweiler Hof » n’avait logiquement cours qu’entre l’évêque, le comte et les autorités. Car les habitants ne désignaient certainement pas la ferme du comte par le nom de leur propre village, mais très vraisemblablement par le nom de son propriétaire.

            Bref, cette disparité des noms fournit la clé du mystère, puisque l’appellation, dont use le peuple, agit comme la « Tarnkappe »de nos contesd’enfance, ce bonnet magique qui rend invisible ce qu’il recouvre.

         

            L’identification du Wiebersweiler Hof.

            C’est dans l’ouvrage d’un auteur sarrois Friedrich Köllner, sur le comté de Sarrebruck et de ses régents que se cache l’indice confirmant ces suppositions.

            En effet, dans le chapitre consacré à Philippe II (1509-1554), fils de Johann Ludwig de Nassau-Sarrebruck et de Catherine de Moers-Sarrewerden, l’auteur cite p.266, une dédicace adressée à ce régent, pour y magnifier son œuvre :

             « ……Les bâtiments prestigieux de la cité de Sarrebruck, la magnifique fontaine et ses jets d’eau, les moulins et étangs aménagés toutes parts, la nouvelle bergerie…. »

            La situation de cette bergerie est précisée par une note en bas de page : «  Auf dem Grafenhof, nachmals Rodenhof ».

             Découverte jubilatoire pour le Fachidiot car dans notre coin du « Krumme Elsass », l’ancien comté de Sarrewerden, tout le monde connaît le nom du Roderhof ou Rothof.

            Cette ferme isolée, aujourd’hui à l’abandon, et ruinée, est située en Moselle, entre les villages de Vibersviller et d’Insviller, qui, à l’époque, étaient partiellement rattachés au comté de Sarrewerden, du fait, que le comte y possédait des terres et des droits.

            Or le nom antérieur du Roderhof, jadis appelé Grafenhof, fournit la preuve qu’il s’agit bien là de l’introuvable Wiebersweiler Hof, que le duc de Lorraine chercha à disputer aux comtes, sans toutefois  parvenir à l’identifier.

            J’ajoute ici une parenthèse à l’adresse de mes cousins Patrick et Isabelle, qui s’intéressent à cette enquête: immigré du berner Oberland vers la fin du 17e siècle, notre ancêtre commun, Anton Liechti, fut engagé comme « Hofmann »au Roderhof, où il vécut pendant 31 ans. Pour la saga familiale, ce site est donc un lieu de mémoire.

            Un descriptif du terrain d’implantation du Roderhof et de sa Schäferei est cité dans un ouvrage sur la seigneurie de Fénétrange :

            « Le Roderban est un ban particulier, copropriété de Fénétrange et de  Sarrewerden. Il est situé entre les bans d’Insming (Insviller ?), de Lohr, de Munster, de Vibersviller et du Bitchenwald, et peut avoir ¾ de lieue (pas plus de 6 kms) dans sa plus grande largeur », selon un document des Archives Départementales de Meurthe / Moselle.

             A ces données, H.W.Herrmann ajoute quelques détails: étang du Roderweiher non compris, le Roderban occupait une surface de 2000 Morgen (1 Morgen=20 ares). En 1443, les comtes de Moers-Saarwerden donnèrent le Roderban en fief aux barons de Fénétrange, en se réservant la moitié de l’étang.

            Par la suite, le Roderban (du verbe «  roden » c.à.d déboiser), qu’une tradition orale fait dériver de « Rode », nom supposé d’un village disparu, sera réparti entre les villages de Viberswiller et d’Insviller.

           Au terme de ces laborieuses démonstrations, il appartient au lecteur de juger si l’équation Wiebersweiller Hof = Roderhof lui paraît assez convaincante pour combler une lacune de l’Histoire.

 

 

         Le verdict du Reichskammargericht.

         Le 7 juillet 1629, pour mettre un terme au procès centenaire de la Lorraine contre Nassau-Sarrewerden, la Chambre Impériale de Spire tranche enfin le litige: la souveraineté des comtes sur les terres de leur comté est établie, sauf pour ce qui concerne le fief messin. En effet, « les villes de Sarrewerden et de Bockenheim, et le Wiebersweiler Hof, ainsi que leurs dépendances respectives ,reviennent de droit, en tant que fiefs mâles de l’évêché de Metz, au Duc de Lorraine. »

         Ce jugement est assorti d’une clause, qui condamne les Seigneurs de Sarrewerden à une amende de 2 millions de Reichsthaler, payables au Duc de Lorraine pour le dédommager des impôts prélevés abusivement sur ce fief pendant la durée du procès.

         Dans les deux camps, ce verdict provoquera une tempête de protestations :

         Atterré de voir son comté amputé de ses deux capitales, le comte Wilhelm-Ludwig de Nassau-Sarrebruck (1590-1640) a-t-il pu maintenir le « camouflage »du Wiebersweiler Hof, qui désormais ne sera plus mentionné dans les archives ?

         Faute de documents sur ce point, on ne peut qu’envisager une alternative :

-soit la ferme, enfin identifiée, est échue au Duc de Lorraine.

-soit Wilhelm Ludwig, en prévision d’une issue défavorable du procès, s’est-il hâté de vendre la totalité de son fief mosellan aux barons de Fénétrange, que déjà il en avait partiellement investis.

         Quant à François II de Lorraine, qui avait escompté se voir attribuer la totalité du comté de Sarrewerden, les historiens rapportent qu’après avoir pris connaissance du jugement, il fut pris d’un tel accès de rage qu’il piétina la copie du verdict. Pour lui, hors de question de se plier à la décision de la Chambre Impériale. C’est par les armes qu’il allait bouter hors du territoire les usurpateurs sarrois, un coup de force que ses juristes légitimeront par une interprétation spécieuse du jugement, en déclarant que les dépendances de la ville de Sarrewerden, c’étaient indubitablement les 33 villages du comté.

 

 

         Temps de misère pour le pays de Sarrewerden.

         Fin juillet 1629, les premiers fonctionnaires lorrains, escortés de contingents armés, se font ouvrir les portes des bourgs fortifiés de Sarrewerden et Bouquenom, dont les clés leur seront remises.

         Rassemblée sous la menace des armes, la population est contrainte à prêter serment d’allégeance au Duc de Lorraine, une formalité ressentie comme un parjure, que l’on impose ensuite à l’ensemble des villages. Les sujets récalcitrants sont jetés en prison et leur domicile livré au pillage.

Après ces excès, ordre est donné aux troupes d’occupation de ménager dorénavant les nouveaux sujets du Duc, auxquels est accordé la liberté de religion, en vue de faciliter leur intégration.

         Bientôt cependant, les exactions reprennent, et fin août les pasteurs, soupçonnés d’être les instigateurs de l’opposition, seront expulsés et les églises fermées.

         L’occupation militaire par les Lorrains durera quatre ans, un temps de représailles, auxquelles vont s’ajouter les ravages causés par d’incessants passages de troupes. Car, impliquée dans la Guerre de trente Ans, qui dévaste l’Europe, une soldatesque de tous bords sillonne les routes, mettant les populations à rude épreuve ;

         Enfin, au cours des guerres de Louis XIV, des régiments français viendront à leur tour ravager le pays.

         Pour notre région, le 17e siècle se solde donc par une sévère régression économique et démographique, car, en plus d’une mortalité accrue, une bonne partie de la population cherchera son salut dan la fuite, en émigrant au Palatinat, en Suisse, en Hollande, voire dans les pays du Banat, au sud du Danube.

         Quant au Roderhof, alias Wiebersweiler Hof, il n’a pas échappé au sort commun. Il est avéré en effet que le village d’Insviller fut détruit et abandonné pendant une dizaine d’années: en 1663 et 1668 le percepteur du comté de Sarrewerden signale n’avoir pu y prélever ni redevances ni impôts, tout le ban étant envahi de broussailles. Idem pour Vibersviller, où, en 1664, le Roderban est dit « inculte depuis la guerre » et où «  il ne reste plus ni moutons ni bergers ».

         Désormais, dans les archives de Saarwerden, il ne sera plus question du Wibersweiler Hof, qui reconstruit après les débâcles du 17e siècle, finira par être rattaché définitivement à sa patrie géographique, la Lorraine.

         Ma génération est d’ailleurs la dernière à avoir encore connu la grande bâtisse isolée au milieu des pâturages, tableau idyllique, nimbé d’un certain mystère et de la poésie des contes de notre enfance.

         Aujourd’hui, il ne reste plus du Roderhof qu’un amas de ruines, car « ainsi passe la gloire du monde ».

 

 

 

         Sources

-Hans Walter Herrmann : “Geschichte der Grafschaft Saarwerden bis zum Jahre 1527 “ Saarbrücken 1957, Minerva-Verlag

-Gustav Matthis, pasteur à Eywiller: ”Die Leiden der Evangelischen in der Grafschaft Saarwerden”, Strasbourg 1888  éd. J.H. éd.Heitz

-Friedrich Köllner, ”Geschichte des vormaligen Nassau-Saarbrück’schen Landes und seiner Regenten “ Saarbrücken 1841, Verlag Heinrich Arnold,  réedité en 1981 par Buchverlag “ Saarbrücker Zeitung”

-Jean Gallet « le bon plaisir du baron de Fénétrange » p.19 éd Presses universitaires 1990.

 

 

 

 

                                                                                               Lilly Lichty

 

 

 

     

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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