LE NEUWEYERHOF AU PASSE SIMPLE (1ère Partie)

Publié le par lichty lilly

Si l’on fait abstraction de la petite paroisse médiévale de Codemburn (Gutenbrunnen), que mentionne un document de 1361, et que certains historiens situent dans les parages du Neuweyerhof, le hameau actuel n’a pas une histoire très ancienne.

              C’est en 1751 (date gravée dans le linteau de porte, qui fut conservé) que le comte Wilhelm Heinrich von Nassau Saarbrücken fait édifier en ce lieu une grande bâtisse, aujourd’hui disparue, relais de chasse et hôtel balnéaire, où, avec sa suite, il projette de venir « prendre les eaux » des sources minérales du domaine, notamment celles du « Kohllacherbrunne », qu’il fait capter dans un bassin.

              A proximité du « château » ou « Hüs », quelques censes seigneuriales seront exploitées par des fermiers, les « Erbbeständer » le même système de mise en valeur des terres se pratiquant également à Bonne -Fontaine: liés au comte par un contrat qui fixe leurs droits, devoirs et redevances, ces fermiers transmettent leur charge à leurs héritiers, ce qui leur garantit une situation stable.

             Le domaine dans son ensemble, avec ses fermes, ses étangs, son vaste massif forestier est propriété  allodiale des comtes depuis des temps immémoriaux.

             Les premiers « Erbbeständer » du Neuweyerhof  sont choisis parmi les immigrés suisses, réputés pour leur honnêteté et leur ardeur au travail. Une anecdote, que je tiens de l’actuel administrateur du complexe forestier, illustre cette renommée : pour renouveler la race bovine du domaine de Bonne - Fontaine, le régisseur charge de mission un de ces marcaires, natif du Canton de Berne : se rendre dans le Simmental, à pied s’entend, pour en ramener quelques têtes de bétail. L’argent cousu dans sa ceinture, le brave homme se met en route. Au bout de quelques semaines, il revient, mission accomplie pour remettre à son patron, non seulement les vaches, mais aussi la somme d’argent qui lui avait été confiée et qu’il a regagnée en vendant le lait en cours de route.

            Les registres paroissiaux nous fournissent les noms des premiers colons du Neuweyerhof : Ulrich Augsburger (1718-1783), Ulrich Bielmann ou Büllmann (1702-1767), Ulrich Schindler (1707-1780), Johannes Zahler (1719- 1789) etc.. Plusieurs d’entre eux sont natifs du village de Tschangnau, au sud-est de Bern .                           

 

          En ses débuts, le « Hoft » est donc visiblement une petite colonie hélvétique, où l’on parle « Schwytzgerdütsch », où les pâtres se saluent de loin par un « yodler ». Peut-être même grâce à sa bosse du commerce, le brave marcaire de bonne- Fontaine a-t-il ramené les « Simmedäler » avec leurs clarines, dont les sonnailles vont parfaire une illusion pour les nostalgiques du pays natal : leur nouvelle patrie est une annexe de Tschangnau.

         Certaines des familles du Neuweyerhof sont probablement anabaptistes à l’origine. On le devine grâce aux liens qui subsistent avec les communautés vosgiennes : la femme d’Ulrich Schindler est d’ « Oberrothau » ; Ulrich Bielmann  jun.est en 1732 à la «Barrer Melkerei » ; chez les Zahler, une cousine du « hintere Hochfeld, Willertal » vient accoucher en 1774 d’un enfant de Martin Bachon, Breitenbach, etc…

         Cependant, les anabaptistes s’intégreront sans heurts aux paroisses réformées de Diedendorf et d’Altwiller .

         Progressivement, les alliances font apparaître d’autres patronymes au Neuweyerhof : les Balz, Leibundguth et Sommer, également d’origine suisse, ainsi que les Noé, Krämer, Vautrin, Lieb, Elsass.

        Comme dans tous les villages du comté, on se marie souvent entre voisins, voire entre cousins, pratique à tendance endogamique, qui, avec des exceptions pour confirmer la règle, se poursuivra jusqu’à l’aube du 20è siècle. De ce fait, la population du hameau constitue une entité soudée par de multiples liens de parenté.

  

 

VIE QUOTIDIENNE ET CONTEXTE POLITIQUE SOUS WILHELM HEINRICH

 

         En cette moitié du 18è siècle, les conditions de vie en milieu rural ne font qu’empirer : alors que les ressources restent stationnaires, la démographie en hausse entraîne un appauvrissement général. Chaque village a son chapelet de mendiants, que la communauté doit nourrir au moyen de quêtes organisées par les autorités municipales. En outre, face à la charge toujours plus écrasante des impôts, les insolvables en nombre croissant se retrouvent à la rue, expulsés par le percepteur et ses huissiers, et dans ce cas leur dernier recours est l’émigration.

         Le comte Wilhelm Heinrich von Nassau- Saarbrücken (1718-1768) n’est pas totalement insensible à la misère de ses sujets ; de temps en temps, il s’efforce de trouver des solutions, en promulgant des décrets : suppression de la « Nachtweide » et introduction de plantes fourragères (trèfle, luzerne) pour développer l’élevage ; mesures pour l’extension de la culture des pommes de terre et des arbres fruitiers ; lutte contre la mauvaise gestion des forêts ; lutte contre le mode de construction traditionnel (torchis, toits de chaume, cheminées en bois) au profit de la pierre et de la tuile, etc ..

        Mais les paysans opposent à ces décrets leur habituelle force d’inertie, et le comte retourne à ses plaisirs : « er war ein lustiger Herr, volkstümlich und beliebt. Er tat viel für Handel und Industrie, war aber verschwenderisch, prachtliebend und von laxen Sitten » dit le pasteur Matthis.

        Lieutenant général des armées du roi de France, Wilhelm Heinrich a passé quelques années à la cour de Versailles, où s’est développé son gout du luxe, des fêtes, des voyages. Les dettes qu’il accumule ne le tracassent pas outre mesure : pour les éponger, il imposera à partir de 1757 une « Extra-Steuer » annuelle d’un montant variable, à ses sujets déjà harassés, qui ne cessent pas pour autant d’aimer leur bon prince, si jovial, si brave au fond, auquel ils appliquent la parole de l’Evangile : « Pardonnez-lui, car il ne sait pas ce qu’il fait…. »

          Avec ce despote éclairé, les habitants du Neuweyerhof ont des rapports privilégiés. Depuis qu’il a fondé le hameau et fait construire «  le château », il tente de transformer l’ensemble du domaine en ferme-pilote, où ses directives pour la modernisation de l’agriculture sont appliquées promptementpar le régisseur de Bonne-Fontaine. Pour les questions d’élevage, les métayers suisses experts en la matière, sont consultés, et tout le monde, ici, est à l’abri de la misère.

           C’est le patriarche Schindler surtout, qui semble avoir bénéficié des faveurs du prince, si l’on en croit la jolie légende, rapportée par une de ses descendantes. Mais n’anticipons pas.

           Dans les années 1750 donc, Wilhelm heinrich vient rendre visite de temps à autre à son domaine de Bonne-Fontaine. Les courtisans qu’il entraîne à sa suite dans la « obere Grafschaft » (ainsi appelle-t-on à Sarrebruck notre arrière-pays) subissent ses discours de réformateur en bâillant derrière leurs jabots et éventails. » C’est une lubie qui lui passera » se disent-ils. En attendant, son engouement pour ce coin perdu les laisse perplexes. Les bains dans les cuves de grès leur paraissent bien inconfortables, l’eau de la source leur donne des coliques, et les dames d’honneur soupirent lorsque leur ourlet s’accroche à une écharde du plancher : « parlez-moi d’un château ! » Pour tuer le temps, on assiste aux parties de pêche en barque sur le Neuweiher, aux battues qui emplissent la forêt de clameurs barbares. Quant aux chambres, c’est le bivouac, et le soir on y chuchote : « vivement que ça se termine ! »

            En revanche, les habitants du hameau, surtout les femmes et les enfants, n’en finissent pas de s’émerveiller du spectacle qui s’offre à eux, sans songer à envier ce monde meilleur : pour eux, les inégalités relèvent d’une loi de la nature, en attendant de devenir objet de scandale et sujet de conversation.

           En résumé, les fêtes au « château » ne dureront guère, car les sources minérales, comme plus tard au temps de Mérian, n’attireront pas la clientèle escomptée. Le grand bâtiment Nassau ne sera plus désormais qu’un relais de chasse pour Wilhelm Heinrich, qui espace ses visites, après avoir confié la maison à Ulrich Schindler qui s’y installe avec sa famille. « Et à la fin de la dernière chasse, le comte lui légua la maison » affirme madame Gilgemann de Forbach.

           Après enquête, la légende s’avère fondée. Les derniers habitants du « Grosse Hüss » sont les enfants de Sophie Schindler, l’arrière-petite-fille d’Ulrich, qui épouse en 1853 son voisin Peter Leibundguth. Au début de notre siècle, un fils et deux filles de Sophie sont copropriétaires de la vieille bâtisse, qui peut loger aisément leurs ménages ; mais les problèmes de succession ne sont pas faciles à résoudre, puisqu’il faut verser leur part d’héritage aux quatre autres frères et sœurs.

           La maison est devenue vétuste, insalubre, et vers 1920 elle est vendue à Gaspard de Schlumberger qui la démolira pour empierrer les chemins forestiers de Bonne –Fontaine.

           En 1768, sans doute peu après la « dernière chasse » au Neuweyerhof, le comte Wilhelm Heinrich mourra subitement, dans la force de l’âge, et nous laisson à l’historien sarrois Köllner, plus respectueux que Matthis du principe d’immunité qui protège les princes de toutes critiques, le soin de conclure : « Wilhelm Heinrich starb mitten in seiner thätigen Laufbahn. Es war ein Schlagfluss, der ihn so plötzlich, nach einer 28 jährigen, segensreichen Laufbahn, im 50sten Jahr seines Alters seiner Familie und seinen Unterthanen entriss. Sein Tod verbreitete allgemeine Trauer über das Land, und jeder fühlte den schmerzlichen Eindruck, den das Ableben eines geliebten Vaters auf seine Familie zurücklässt. »

 

       

                       AU TEMPS DU COMTE LUDWIG (1745-1794)

 

             Le hameau a perdu son protecteur. Le successeur de Wilhelm Heinrich, son fils Ludwig, ne choisira pas le Neuweyerhof comme point d’attache lors de ses passages dans la « obere Grafschaft ». Peut-être a-t-il un pied-à-terre à Harskirchen, ou au presbytère d’Altwiller.

              Ludwig hérite les dettes, mais non la bonhomie de son père, et G. Matthis trace de ce jeune prince un portrait peu flatteur : avare, névrosé, souvent excentrique, promulgant la pendaison pour les voleurs à la suite de quelques larcins dans ses résidences, brisant le cœur de son épouse Wilhelmine zu Schwarzburg-Rudolstadt (+1780) en prenant pour concubine la servante Catharina Margarethe Kest de Fechingen, que le peuple surnommera « Gänsegretel ».

              Köllner, en revanche, consacre à Ludwig , une vingtaine de pages de louanges, en rejetant sur ses conseillers la responsabilité des erreurs du régime.

              Ludwig a deux passions fort coûteuses : la chasse et l’armée. A l’exemple de son père, il entretient deux régiments au service de la France, le Nassau-Sarbrück Infanterie et le Royal-Nassau Hussaren, dans lesquels s’engagent bon nombre de sujets de nos villages. Il est en effet dans l’intérêt du comté de poursuivre la politique de Wilhelm Heinrich : cultiver de bonnes relations avec le puissant voisin, qui accorde à Ludwig, comme naguère à son père, le titre honorifique de lieutnant général des armées du Roy.

              En outre, pour son plaisir, il s’offre un escadron de Dragon géants, aux uniformes rutilants qui ont fière allure sur leurs montures lors des parades et qui coûtent une fortune.

             La chasse aussi entraîne des dépenses considérables si bien que, pour équilibrer le budget, le peuple est pressé comme un citron.

             Le « Miederswald », comme on appelait alors la forêt de Bonne-Fontaine, semble avoir été un des terrains de chasse favoris de Ludwig. Comme, sous peine de lourdes amendes, il est interdit d’inquiéter le gibier en dépit du dommage causé aux cultures, les fermiers du Neuweyerhof et du Giesert ont fort à faire avec la construction de clôtures pour protéger les récoltes. Plus question de recourir aux lacets et pièges depuis que le nouveau garde-chef s’est établi à Harskirchen.

             Ce « Oberförster », Johann Nicolaus Kest de Fechingen, est manifestement un parent, sans doute un frère de « Gänsegretel », que le comte élèvera au rang d’épouse légitime en 1787, avec les titres de comtesse d’Ottweiler et duchesse de Dillingen.

             D’une lettre de Ludwig au Regierungsrat Lex de Harskirchen, il ressort que Kest fait partie des fonctionnaires détestés dont les abus de pouvoir révoltent la population. En effet, après avoir reçu en 1789 une délégation venue présenter les doléances du bailliage de Harskirchen, le comte qui a promis d’intervenir charge Lex d’un message aux fonctionnaires : ils sont priés, notamment le « Herr Oberförste », d’être « honnett » avec leurs administrés.

             Apparemment Kest saura louvoyer dans la tourmente de la Révolution pour conserver son poste lors du changement de régime. En 1819, il finira ses jours à Harskirchen où son acte de décès est inscrit dans les registres de la mairie.

              Son beau-frère est moins habile : le dernier régent de Nassau- Saarbrücken continue d’accummuler les bévues sans comprendre que l’heure des tergiversations est terminée. Propagées par les révolutionnaires de Boucquenom, les idées nouvelles se discutent dans les auberges, les gens prennent conscience de la légitimité de leurs plaintes et seules de sérieuses réformes permettraient d’éteindre les foyers d’une latente rébellion.

             Au Neuweyerhof, les gens se rassemblent autour d’Abraham Noé qui revient de Harskirchen où le comte en ce jour d’avril 1790 a donné audience aux représentants des villages. Le maitre d’école est assez pessimiste :

-         c’est toujours pareil. Il n’écoute pas ce qu’on lui dit et on ne comprend qu’à moitié ce qu’il répond. Ils n’ont pas obtenu grand’chose, à part le renvoi des adjoints de Kest.

-         Pas de diminution sur les Grumbiere ? dit Johannes  Schwendemann

-     Pas pour l’instant. Il va y réfléchir !

-     Un dü gläubsch’s dit le vieux Vautrin. Tout ça va mal finir !

         

       Rien ne change, en effet : ils continuent d’être réquisitionnés comme rabatteurs, fût-ce en pleine moisson ; il leur faut entretenir les chemins forestiers, élaguer les taillis pour le passage de la meute, transporter avec leurs attelages le blé, le foin, le bois à Sarrebruck. Corvées familières, certes, mais l’état d’esprit des corvéables a changé : ils ne trouvent plus ça normal !

         C’est pourquoi, deux ans plus tard, les Jacobins de Boucquenom atteindront leur but : en 1792, le comté de Sarrewerden est rattaché à la France.

         Tablant sur son statut d’officier de l’armée française et sur le traditionnel bon voisinage, Ludwig espère en des temps meilleurs qui ne sauraient tarder pour lui restituer ses biens.

          En attendant, il se proclame l’ami et allié de la Nation pour tenter de sauver au moins les morceaux, c.à.d. conserver ses propriétés allodiales. Mais elles sont mises sous séquestre, et le sort du domaine de Bonne-fontaine restera indécis pendant de longues années.

          Devant l’avancée des troupes révolutionnaires qui incendieront le château de Sarrebruck, Ludwig se réfugie à Aschaffenburg où, désillusionné, il meurt en 1794, trois ans avant son fils Heinrich Ludwig Karl Albrecht (1768-1797), avec lequel s’éteint la lignée des comtes de Nassau-Saarbrücken.

          Ce n’est qu’ne 1815 que le domaine de Bonne-Fontaine sera restitué aux deux sœurs de Ludwig, ses héritières, qui, par crainte d’une nouvelle confiscation, s’empresseront de le vendre. Ainsi s’achève au « Hoft », avec vingt ans de retard, l’époque de l’Ancien Régime.

 

 

                             LES ANCIENNES FERMES SEIGNEURIALES

 

             Il subsiste au Neuweyerhof trois grandes bâtisses, d’âge vénérable, édifiées à la même époque peut-être sur l’emplacement des chaumières antérieures. La date de construction de l’une d’elles est fournie par le livre foncier : 1761.

             Selon toute évidence, il s’agit là des fermes « nouveau style » construites en application des décrets de Wilhelm Heinrich.

             En existait-il d’autres, aujourd’hui disparues ? Il faudrait faire des recherches plus poussées pour répondre à ces questions.

             De même, faute d’avoir compulsé toutes les sources, j’en reste réduite aux hypothèses pour déterminer l’époque à laquelle ces bâtiments seront vendus aux « Hofbeständer ». En tous cas, les familles qui les entretiennent et les améliorent depuis des générations, n’ont certainement pas manqué l’occasion de s’en rendre propriétaires. Le comte Ludwig les leur a-t-il cédées juste avant la débâcle ou bien les familles ont-elles obtenu du gouvernement républicain une expropriation à leur profit, ou encore ont-elles dû attendre la Restauration pour pouvoir « régulariser » leur situation ?

             Mais quelle que soit la réponse à ces questions, on peut tenter, en admettant le principe de stabilité en milieu rural, où la maison, sauf en cas de force majeure, « doit rester dans la famille », de deviner qui a habité où, au moyen des filières généalogiques…Il est clair que ces jeux de l’esprit pour recréer un monde perdu comportent de gros risques d’erreur qu’il faut assumer.

 

                       

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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