SOUVENIRS

Publié le par lichty lilly

                            SOUVENIRS

 

 

 

        Jour d’arrière –saison, juste avant la rentrée scolaire d’octobre 1950. J’ai reçu ma nomination au poste d’institutrice du Neuweyerhof avec un soulagement mêlé d’allégresse : ne pas être exilée encore à l’autre bout du département, pouvoir rester chez moi ! Une pierre m’en est tombée du cœur, comme on dit chez nous ; car je suis enracinée dans mon terroir, et le Neuweyerhof est relié à mon village natal par le cordon ombilical des chemins de Bonne- Fontaine.

         Pour un premier contact, je m’y rends à vélo, par le raccourci du « Kohllacherbrunne ». Adolf Krämer, un ami de mon père, me conduit chez madame Lieb, dépositaire de la clé de l’école. Apparemment je suis une agréable surprise pour cette mère de trois de mes futurs élèves : on craignait la suppression du poste m’apprend-t-elle, car les familles du hameau et de Bonne –Fontaine ne totalisent plus que 8 enfants d’âge scolaire. En outre, on redoutait la déconvenue d’un éventuel postulant, lorsqu’il découvrirait ce bout du monde sans électricité ni eau courante.

        Mais, puisque je suis du coin, Madame Lieb doit se dire, comme naguère les parents d’élèves à l’arrivée de Melle Siegfried : « die blie(b)t… »

        C’est bien mon intention. Sans poteaux télégraphiques, ni panneaux publicitaires, le hameau avec ses 5 maisons qui encadrent la place de la fontaine, me fait l’effet d’un petit paradis. L’école, un peu en retrait, est posée comme un jouet au milieu des prés. Avec son mobilier d’un autre temps, -une table, un meuble de rangement amputé d’une porte, deux tableaux plus gris que noirs, trois bancs à quatre places, tout couturés de cicatrices- la petite salle sent « l’encre, le bois,  la craie, et ces merveilleuses poussières, amassées par tout un été », et sur le rebord des fenêtres qui donnent sur la forêt et sur le canal, le soleil a momifié les mouches mortes des grandes vacances.

         Je passerai là, dans ce que nos cousins germains appellent « eine heile Welt », les deux années les plus paisibles de ma carrière. A l’image de leur univers encore intact, les enfants du « Hoft » sont d’une extrême gentillesse et leur candeur ma fait oublier la guerilla que m’ont livré l’an précédent les petites orphelines du Neuhof, pour m’inviter aux joies du métier.

         Les souvenirs, que j’ai gardés de cette époque, n’engagent évidemment que moi, et, s’ils me lisent, mes anciens élèves s’étonneront peut-être de leur côté idyllique ; je pense à Catherine notamment, qui ne sortait de sa réserve que pour me commenter ses dessins, ou à Suzanne, dont les grands yeux bleus s’emplissaient de larmes quand je m’emportais à cause du passage des dizaines ou des accords du participe passé. Car, parmi les facettes multiples d’une même réalité, la mémoire des uns et des autres opère des sélections souvent fort divergentes…

          Sur le plan pédagogique, l’effectif réduit de la classe unique offrait un avantage énorme : par la force des choses, le cours consistait en une suite de leçons particulières, dont la progression était dictée par le rythme d’assimilation de l’élève. En outre, les petits y bénéficiaient de l’accès au buffet des grands, où ils pouvaient se servir selon leur appétit.

         Ce système entraînait de surcroît un gain de temps considérable, qu’à la belle saison nous dépensions en séances de lecture sous le pommier, en jeux de piste et en flâneries à travers le domaine.

         Images fortes de rondes dans l’herbe, de chants mimés, de cueillettes : rassemblés, nos bouquets de muguets atteignaient la dimension d’une roue de charrette ; les pieds de mouton du côté de la « schlosschneiss » remplissaient des « paniers de grange », et les filles suggérèrent de les revendre aux familles, pour l’embellissement de la salle de classe : une nappe pour la table, un rideau pour le placard.

          J’évoquerai aussi ma découverte du « Schwendihof » par un beau jour de printemps. Nous étions partis en exploration, et comme je m’enquérais du but de la promenade, Petit Bernard, surnommé l’Ecureuil, me répondit que c’était une surprise. Entre les arbres, le chemin grimpait vers une trouée bleue pour déboucher au sommet de la côte dans une clairière. Devant le tableau qu’elle offrait, je poussai le « Oh ! » de ravissement que guettaient mes guides : devant nous, une allée bordée de jeunes pommiers en fleur, descendait vers la ruine de l’ancienne métairie ; à notre approche, un hibou s’envola du grenier, et dans le jardin à l’abandon fleurissaient parmi les ronces quelques touffes de  narcisses et un buisson de lilas.

           Nous nous sommes installés dans l’herbe et sur le couvercle du puits ; le décor convenait à merveille au conte de fées promis en échange de la surprise ; puis les garçons allèrent fureter parmi les gravats des chambres tandis que les filles composaient un bouquet pour l’école.

          Après la classe, toujours à vélo, je rejoignais Harskirchen, le domicile conjugal, qui, la seconde année fut transféré au « Hoft », en attendant mon congé de maternité.

          Le minuscule logement de service - à l’époque l’étage n’était pas habitable et ne servait qu’à sécher les plantes médicinales de nos cueillettes- me convenait parfaitement. J’avais mes porteuses d’eau attitrées, Monique et Georgette, qui se proposaient même pour l’épluchage des légumes, tandis que les garçons me rentraient le bois à la récréation. Quelquefois aussi, à la veillée, les enfants du hameau, un peu intimidés par ces rencontres en privé, venaient jouer à « ne te fâche pas » sous ma lampe à pétrole.

          Charmes de la vie simple. Les matins d’hiver, en allumant le feu, j’écoutais avec plaisir le crépitement des brindilles de sapin qui sentaient bon la résine, et le contraste entre le froid montant des dalles de grès de la cuisine et la chaleur du feu me semblait délicieux. Par la fenêtre je voyais se lever le soleil qui flottait à ras des cimes, au-delà du canal, où la glace de temps à autre, emprisonnait quelque péniche. Ainsi, un nouvel élève nous arriva un jour, enfant de mariniers auquel Fredl et Walter cédèrent une place sur le banc du fond. C’était un gamin pâle et taciturne, qui resta peu de temps, sans se lier avec personne, et dont j’ai oublié le nom. Sa présence parmi nous évoquait l’école du « Grand Meaulnes » et les singuliers nomades, qu’il lui arrivait d’accueillir.

          Bref, à l’écart du Progrès, qui s’était mis à transformer et à défigurer le monde, le petit hameau restait fidèle au mode de vie d’une époque révolue. C’était un sursis qui me touchait et que je suis heureuse d’avoir vécu.

 

 

Lilly Lichty

 

        

 

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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