LA PIRATERIE BARBARESQUE EN MEDITERRANEE

Publié le par lichty lilly

 

A la fin du 17è siècle, l’Algérie, la Tunisie et la Libye font partie de l’Empire ottoman, tandis qu’au Maroc, la famille des Alaouites tient le pouvoir.

Depuis longtemps le Maghreb se fournit en esclaves par des raids en Afrique noire, ou par l’acquisition d’esclaves d’origine européenne, que les Vénitiens raflent sur la côte de l’Adriatique pour les vendre aux Infidèles.

Mais c’est surtout la piraterie, élevée au rang d’industrie nationale, qui alimente les marchés aux esclaves dans les ports d’Afrique du Nord. Embusqués dans les criques des côtes escarpées, les galères des pirates barbaresques guettent le passage des navires, qu’ils arraisonnent par surprise pour s’emparer de la cargaison, des passagers et de l’équipage.

 

Les prisonniers sont menacés de sévices barbares. Ainsi la mutilation de la langue, arrachée ou coupée, est-elle fréquente, d’autant plus qu’elle n’entravera pas la capacité de travail de la victime.

Parmi les captifs, les plus robustes trouveront facilement preneur sur les marchés. Quant aux plus faibles, pris avec des membres de leur famille, ou faisant partie d’un groupe soudé, ils sont ramenés sur la côte européenne, où ils entreprennent l’interminable et misérable périple des collecteurs de rançon.

Les jeunes et jolies femmes, morceaux de choix du butin, finissent souvent dans quelque harem. Tel fut le sort d’une lointaine cousine et amie de pension de Joséphine de Beauharnais. Au cours du voyage qui devait la mener de Martinique en France, la jeune Créole, Aimée du Buc de Riverny, fut capturée par des corsaires turcs. Vendue comme esclave au vieux dey d’Alger, elle sera offerte au sultan de l’empire ottoman, Selim III, dont elle deviendra la favorite et auquel elle donnera un fils et successeur, Mahmud II (1784-1839), qui ouvrira la Turquie à l’influence européenne (« Joséphine », d’André Castellot).

En résumé, la piraterie musulmane constitue non seulement un handicap sévère pour le commerce en Méditerranée et un danger pour les biens et les personnes, mais discrédite de surcroît les états européens, dont la politique est pour le moins ambigüe.

En effet, les expéditions punitives sous Colbert, qui fait bombarder les repaires des forbans, alternent avec la philosophie du laisser-faire, les traités d’amitié avec l’Empire Ottoman, voire les pactes conclus avec les Barbaresques eux-mêmes, pour que, grassement payés, ils aillent entraver le commerce des nations rivales. En outre, une fructueuse contrebande d’armes est pratiquée par les Anglo-hollandais, au mépris des interdits moraux qui frappent la vente de matériel de guerre aux musulmans ; ou encore des ports comme Marseille, Ancône, Venise, qui acceptent à leurs quais des bateaux pirates.

Parallèlement, les états, ces champions de l’hypocrisie, se donnent bonne conscience en soutenant les missions religieuses qui s’emploient sur place aux transactions pour le rachat des captifs.

Lorsqu’au cours du 18è siècle le déclin de l’Empire Ottoman s’amorce et que, grâce à son expansion, le commerce maritime se dote de flottes redoutables, la piraterie barbaresque glisse un peu dans la marginalité. Néanmoins, le fléau ne sera totalement éradiqué qu’après la conquête de l’Algérie par la France en 1830.

 

Avant de présenter le défilé des collecteurs de rançon, qui, de 1710 à 1716, viennent frapper à la porte du pasteur Herrenschmidt à Neusaarwerden, citons encore pour l’anecdote, deux personnages victimes des barbaresques, l’un illustre, l’autre humble.

 

Miguel de Cervantès (1547-1616) l’auteur de « Don Quichotte de la Manche », fut mêlé de près à l’univers exotique que nous évoquons.

En 1571 il participe à la fameuse bataille de Lepante (nom ancien de la ville grecque de Naupacte, à l’entrée du Golfe de Corinthe), où Don Juan d’Autriche, qui dirige l’armada d’Espagne, remporte sur la flotte turque une victoire décisive.

Pour Cervantès, alors âgé de 24 ans, le tribut est lourd, car dans la bataille il perd un bras. Toutefois il ne renoncera  pas pour autant aux périlleuses courses en mer.

C’est ainsi qu’en 1575, en compagnie de son frère, il est capturé par les barbaresques. Comme la famille n’est pas assez fortunée pour payer d’un coup une double rançon, le frère est libéré le premier, tandis que la captivité du poète manchot se prolongera jusqu’en 1580, une aventure qui ne lui a pas fait perdre l’humour caustique qui grince dans ses romans.

 

Au siècle suivant, Abraham Leblanc, drapier de Bischwiller (et probablement fils du tisserand de laine Abraham Leblanc de Burbach) fera à son tour l’expérience de l’esclavage au Maghreb. On connaît les étapes de son parcours grâce à une note du 18.12.1685, relevée dans les registres de la communauté des calvinistes français à Francfort/Main. Ces registres consignent les passages des « religionnaires »en quête d’une terre d’asile, auxquels un viatique est accordé.

De cette note il ressort que le drapier s’est engagé dans quelque troupe mercenaire pour aller « servir en Candie » (ancien nom de l’île de Crète). Là il est « pris par les Turcs et mit à l’esclavage à Tripoli, où il a fallu rester 15 ans et 8 mois dans ce pauvre état,  jusqu’à ce que le comte de Trouy, vice-amiral des français, a bombardé Tripoli et libéré les esclaves. »

Est-il possible de déterminer le fait de guerre au cours duquel Leblanc fut capturé ?

Il se trouve qu’en 1669 l’île de Crête, aux mains de la république de Venise, fut prise par les Turcs ; d’où l’hypothèse que Leblanc combattit en Crête au service des Vénitiens.

Débarqué en France près de 16 ans plus tard, Abraham se voit aussitôt confronté à une nouvelle épreuve : en cette année 1685, les représailles à l’encontre des « parpaillots (huguenots) » se multiplient, car en octobre Louis XIV révoque l’édit de Nantes, par lequel son grand’père Henri IV avait accordé la liberté de culte aux protestants en 1598.

C’est pourquoi le huguenot de Bischwiller, qui des années durant a rêvé de liberté, ne s’attardera guère dans son ancienne patrie. La note de Francfort précise que « présentement il s’est sauvé à cause de la persécution, reçoit secours le 18 décembre. Il déclare se rendre en Brandebourg. N’a que la main gauche ». (bulletins n°118 et 120 du Cercle Généalogique d’Alsace).

 

 

Les collecteurs de Rançon

 

L’obole accordée à Abraham Leblanc par la paroisse calviniste de Francfort nous ramène aux aumônes, que le pasteur Herrenschmidt distribue aux nécessiteux de passage à Neusaarwerden.

Voici regroupées les victimes des barbaresques, que leur quête a menées jusqu’au presbytère de la Ville-Neuve, et dont le pasteur a consigné le passage dans son « Allmosenbüchlein ».

 

-Le 2.2.1710 : accordé à deux collecteurs pour le rachat de prisonniers du Turc, 2 schilling (ou sol).

-Le 25.3.1711 : à un florentin nommé Baptista Florino, dont le père et le frère sont prisonniers à Alger, 6 pfennig (ou centime).

-Le 18.6.1711 : à deux sujets de malte, chargés de collecter la rançon pour 2 de leurs consorts captifs à Alger, 1 schilling 3 pfennig. Ils s’appelaient Campegno et Alvaredo NB : ces noms sont consignés dans ce registre, du fait que parmi ces gens des cas d’escroquerie ont été signalés.

-Le 3.11.1712 : à deux misérables mendiants tombés aux mains des corsaires turcs, 2 schilling 3 pfennig. Ces gens avaient des attestations des paters Dominico et Cotton de Livorno.

-Le 3.1.1713 : à 2 esclaves du pays de Gênes, 1 schilling, 4 pfennig.

-Le 6.2.1713 : à deux hommes de l’île de Corse, sous souveraineté génoise, qui se nommaient Ruffino, et dont les consorts sont prisonniers des turcs à Tétouan (Maroc), 1 schilling et 8 pfennig.

-Le 21.2.1713 : à 2 sujets génois, faits prisonniers par les corsaires turcs, 1 schilling , 4 pfennig. L’un se nommait Fresco, l’autre Pigrino.

-A la Saint-Martin 1713 : à Johann Quaston, natif de Livorno, dont les frères et enfants sont esclaves des Turcs à Tunis, 2 schilling ,8 pfennig.

-Le 17.11.1713 : à des Siciliens capturés par les écumeurs de mer algérois, 3 schilling, 6 pfennig. Le premier se nommait Dominicq Trepano, le second Francisco Jundaro, le troisième Joseph Solanto. L’un n’avait plus de langue. Les Chrétiens devraient avoir honte de permettre cette barbarie.

-Le2.3.1714 : à trois hommes de la marche d’Ancona, tenus de payer une rançon à Guleta (avant -port fortifié de Tunis), 2s 9p. L’aîné s’appelait Bartholomay Bontanto.

-Le 2.3.1714 : à deux hommes de Zointe (Zante), île vénitienne, qui doivent rançon aux pirates de Tunis, 2s 6p. Ces gens étaient accompagnés d’un adolescent sans langue. Si au lieu de se ruiner mutuellement les Chrétiens unissaient leurs forces, l’arrogance des Turcs seraient bientôt écrasée.

-Le 20.4.1714 : à deux pauvres gens, dont les consorts sont en captivité en Tétouan, 6p. Par ces temps de misère, il leur sera extrêmement difficile de rassembler l’argent de la rançon.

-Le 18.5.1715 : à un Napolitain nommé Blondello, que les corsaires tunisiens ont capturé, 6p.

-Le 17.6.1715 : à deux hommes capturés par les Turcs, 1s.

-Le 21.6.1715 : à différents esclaves, 9p.

-Le 14.11.1715 : à divers Siciliens, pris par les corsaires de Tripoli, 1s.

-Le 11.12.1715 : à un prisonnier des Turcs, 8p.

-Le 3.1.1716 : à un Florentin nommé Bonnefanu, 1s. 6p.

-Le 10.2.1716 : à des esclaves turcs, natifs de Sicile, 8p.

-Le 15.2.1716 : à une femme d’Offenhaussen, dont le mari, un barbier, a été pris par les Turcs, et qui a réussi à s’échapper, 1s.

-Le 3.3.1716 : à une Turque, capturée à Belgrade et convertie au christianisme depuis des années, qui à présent erre dans la misère, 1s. 6p.

-Le 16.4.1716 : à deux marins de Naples pris par les Tunisiens, 9p.

-Le 21.4.1716 : à des prisonniers chrétiens en quête de leur rançon, 6p. Je les pourvoierai aussi de ma propre poche.

-Le 27.5.1716 : à de pauvres esclaves chrétiens, dont deux sans langue, 2s.

-Le 30.6.1716 : à des Siciliens captifs des Turcs, 9p.

-le 10.12.1716 : à trois prisonniers des turcs, 1s. 3p. 

 

Comme on le constate, les aumônes restent très modestes (1 shilling= 1/10 de florin, 1 pfennig=1/12 de schilling).

C’est que le défilé des miséreux ne s’interrompt jamais et que le pasteur cherche à répartir aussi équitablement que possible le pécule dont il dispose.

Ce pécule et alimenté surtout par la quête, qui suit le culte du dimanche; mais les pièces qui tombent dans le « Klingelbeutel », et que le maître d’école fait passer dans les rangées des fidèles, sont de faible valeur, parfois même fausses, si bien que Herreschmidt dénonce à plusieurs reprises, la pingrerie de ses paroissiens.

Il faut ajouter cependant, que les temps sont durs pour tout le monde, que l’argent est rare dans la plupart des ménages, et que le destin tragique des « esclaves » et autres misérables se trouve banalisé par la misère universelle.

 

 

 

                                                                 Lilly Lichty

Publié dans HISTOIRE LOCALE

Commenter cet article