DOUANE ET FABRIQUE D'ALLUMETTES A DIEDENDORF

Publié le par lichty lilly

     Près du moulin de Wolfskirchen, approximativement à l’emplacement de la villa Schlumberger, se dressait jusqu’au début de notre siècle, une grande bâtisse, auberge et relais, où faisaient étape les voituriers, marchands ambulants, messagers et voyageurs de passage.

       La chaussée qu’ils empruntaient, ainsi que le pont de la Sarre à proximité, datent du début du 18è siècle. Auparavant, la seule route qui reliait Fénétrange à Bouquenom (Sarre-Union) passait sur la rive gauche de la Sarre (Reckersberg, Schafsteig).

       Jusqu’à la Révolution, l’auberge du « Berg » faisait fonction en outre de poste de péage, où était prélevé le « Land-Wasser-und Judenzoll », que mentionne en 1785 le relevé des dettes de Jacob Bernhard, « Zoller im Zollhaus zu Diedendorf ».

       Ces taxes étaient infligées aux grumes des trains de flottage, qui descendaient le cours de la rivière, ainsi qu’aux juifs et aux marchandises en transit entre le Comté de Sarrewerden et la seigneurie de Fénétrange.

       Mentionné incidemment dans les minutes notariées, c’est un certain Satorius qui vend (date non-indiquée) la grande maison « am Berg » à Peter Endres (1730-1767) de Diedendorf, pour la somme de 1.135 florins. Avec ses dépendances et son jardin, la propriété couvre une superficie de près de 40 ares.

       Les parents de Peter Endres sont établis à Diedendorf, dans une maison double (N°84-86), que le Landmeier Jost Schlosser de Wolfskirchen y a fait construire dans les années 1730 pour sa fille Margarethe. Originaire de Waldmohr, le boucher Peter Endres senior y tient auberge. La famille est une des plus aisées du village.

       Boucher  et négociant comme son père, ayant de surcroît étudié la langue française, Peter Endres jun. Fréquente les milieux commerçants de la plaine d’Alsace, où il trouve des associés et une épouse, Salomé Rothenbach (1728-1772), fille de l’aubergiste « au Tilleul » de Wasselonne. Elle lui donnera 4 enfants dont deux meurent en bas âge.

        Le couple s’installe au « Berg » : mobilier cossu, grandes armoires de noyer à ferrures de laiton, fauteuils de peluche, vaisselle d’étain, comptoir à pieds de biche dans la salle d’auberge dont les murs sont décorés de lithographies. Chacune des 6 chambres d’hôte est pourvue de confort moderne : lits-tombeaux à rideaux, chaises percées et pots de chambre en faïence.

       Le petit peuple de Diedendofr est impressionné par tant de luxe, et les langues vont bon train. Les jeunes filles n’en finissent pas de commenter les toilettes de Salomé, la bizarre « Elsässerkappe », ses bonnets ornés de dentelles d’or et d’argent, et puis les coiffes dernier cri qu’elle arbore pour venir à l’église : comme leur forme rappelle un estomac de porc, on les appelle « Saumagen ».

       Bref, le spectacle qu’elle offre au bras de son « Handelsmann » en bas de soie et redingote gris tourterelle, pour nos aïeules, c’est « Dallas ».

       Mais la perruque du négociant coiffe une tête brûlée. Au nom de son associé  et beau-frère Georg Rothenbach, il lui arrive d’aller encaisser outre –Rhin, même sans mandat, des sommes qu’il subtilise et qui alourdissent son passif : à son décès, il laisse à sa veuve 5000fl. de dettes. Sur quoi le tuteur des orphelins renonce pour ses pupilles à l’héritage paternel : « Sie legen den Schlüssel aufs Grab » est dans ce cas la formule consacrée, tirée du droit coutumier lorrain.

      Lors de la vente aux enchères, la maison et le mobilier sont récupérés par Lorenz Rothenbach, le père de la veuve, créancier de près de la moitié des dettes de son gendre.

        Salomé reste donc propriétaire du « Zollhaus ». En 1770, elle se remarie avec le marchand de bestiaux Jacob Bernhard (1725-1785) de Wangen, vulgo « Saujockel », auquel elle fait don de la maison par contrat de mariage, sous condition qu’il élève honnêtement ses deux beaux- fils et qu’il leur verse 800fl.au cas où elle mourrait la première.

          Ce qu’elle fait deux ans plus tard, sans avoir donné d’enfants à Saujockel. La servante Amayel Wendling de Wasselonne lui fait sa dernière toilette, la revêt de sa jupe de taffetas et de sa camisole de « droguet de foie » et se prépare à la remplacer.

          Pour le notaire Haun, régler la succession est un casse-tête. Avec le concours du maire, de l’échevin et de la parenté de Wasselonne, la journée passe à démêler à qui appartient quoi, afin de ne pas léser les orphelins, Peter et Michael Endres, 14 et 12 ans dont le beau-père gardera la charge.

          Au bout de deux ans de deuil, Saujockel épouse Amayel qui meurt en couches avec le bébé en 1776, à l’âge de 32 ans.

          Pour l’anecdote, signalons que lors du règlement de la succession de J.Bernhard, Catherine Wendling, servante à Sarrebrück s’informe des dispositions testamentaires de sa cousine Amayel, qui lui avait promis de la faire figurer parmi ses légataires. La lettre adressée en 1785 au notaire Haun, est rédigée par « Euer hochedelgeb…gehorsamster Diener Stengel » probablement  le « Baumeister », chez le père duquel Catherine est en service.

          Pétition tardive, sans grande chance d’aboutir ; car en 1780, les effets personnels d’Amayel sont passés aux mains de la 3ème épouse de Saujockel, Magdalena Hammel de Wasselonne, qui enfin lui donnera un fils, Jacob Bernhard jun. né deux mois après les noces.

          A la mort du père, l’enfant a six ans. Nommé et assermenté par l’administration, le tuteur de Hans Adam Schneider doit veiller aux intérêts de son pupille qui hérite seul de la maison dont la veuve garde l’usufruit.

          Parmi les dettes du défunt figurent 161fl. du « Land-Wasser-und Judenzoll »   déjà mentionné, que Magdalena s’engage à remettre au receveur Rebenack.

         Pour la seconder dans la gérance de l’auberge et du péage, elle épouse en 1787 un membre de la corporation, Friederich Jäck de Harskirchen, jusque là Zoller à Neusaarwerden.

         Mais la maison du Berg n’accorde que de brefs moments de bonheurs conjugaux : deux ans plus tard, exit Magdalena Hammel.

         Aussitôt l’échevin, dont le rôle est d’informer une administration suspicieuse, voire policière, fait parvenir un message à Haun, qui arrive de Harskirchen le lendemain des obsèques, afin d’apposer les scellés. Le tuteur est chargé de veiller au grain, « das nichts abhanden komme », car il s’avère que Jäck est au bord de la faillite et qu’il faut l’empêcher d’escamoter les objets de valeur. C’est pourquoi Haun l’a pris de vitesse, son rapport est explicite à ce sujet : « …weilen der Wittwer mit der Inventur überfallen worden, so dass er keine Zeit hatte, sich mit seinem Schuldern zu berechnen…. »

           En attendant la vente aux enchères, un locataire est installé à l’auberge en la personne du Zoller Johannes Müller de Hangwiller. Il sera le dernier douanier en fonction à Diedendorf.

          C’est Michel Endres, seul survivant des fils de Peter, qui acquiert la propriété le 8 octobre 1792 pour la somme de 1.100fl.

          Un mois plus tard, elle est revendue pour 2.005fl. au lieutenant Bourguignon de Fénétrange, pour passer ensuite aux mains du meunier Hans Adam Schneider.

          Avec le rattachement, en 1792, du comté de Sarrewerden à la France, la frontière est gommée, le poste de péage supprimé.

          On ignore ce qu’il est advenu de Michel Endres, dont l’acte de décès ne figure pas dans nos registres. Sa veuve, Marguerite Quirin de Pisdorf (1763-1838), finira ses jours à Diedendorf, dans la maison N°80 chez son gendre Chrétien Tritz, ancien officier de Napoléon et maire du village.

         De même se perd la trace du fils de Michel, Peter Endres, né en 1790. Sans doute est-ce lui, l’ancêtre des bretons du nom d’Andres, qui, il y a fort longtemps, sont passés un jour à Diedendorf, à la recherche de leurs racines, disaient-ils. Mais, comme personne à l’époque n’a pu les renseigner, ils sont repartis bredouilles.

        

 

       Le 19è siècle voit naître et mourir plusieurs tentatives d’ « industrialisation » à Diedendorf.

       Depuis 1822, le château appartient au propriétaire de Bonne-Fontaine, Christophe Merian-Hoffmann, qui, en 1826, adresse à la Préfecture une pétition pour l’établissement d’une fabrique de verre à un four à Diedendorf. Emplacement prévu : à gauche de l’entrée du château, à environ 60-70m des habitations.

       Ce projet n’emballe pas le conseil municipal, qui dans le registre des délibérations exprime ses réticences : « les eaux de Diedendorf sont rares en cas d’incendie….M. Mérian a assez de débit de son bois de chauffage dont la corde se vend à 24f…. » 

         La verrerie est donc remplacée par une fabrique, dont la production n’est pas spécifiée, et qui fonctionnera pendant une période indéterminée dans l’enceinte du château. Elle nécessite la présence d’un spécialiste : en 1844, le chimiste Antoine Gustave Letailleur Delaunay fait enregistrer la naissance et le décès de sa fille Adelaïde Claire à Diedendorf.

 

 

        Plus tard, une fabrique est établie dans les dépendances de l’auberge du « Berg » : échue en héritage à Salomé Schneider, la fille du meunier, celle-ci vend la maison en 1854, pour aller s’établir au moulin de Bischtroff avec son jeune mari Philippe Jacques Fichter.

        L’acquéreur est le marchand de vins et aubergiste Christophe Gressel. C’est lui qui établira dans les dépendances de l’auberge une manufacture d’allumettes chimiques. Y sont employés en 1858 une trentaine de personnes   dont environ 20 enfants de moins de 16 ans.

        Un rapport d’inspection de la même année spécifie : « le plus fort est de trouver quelques enfants de moins de 6 ans, même une fille de moins de 6 ans, lesquels passaient, selon leur déclaration, leur temps de 6h du matin à 7h du soir à la fabrique comme les adultes. D’après le maire et l’instituteur, ces enfants avaient  été envoyés pendant quelque temps à l’école, juste le temps d’obtenir les certificats de fréquentation exigés ».

       Par une loi de 1841, le roi Louis-Philippe avait cherché à réduire les abus les plus graves en ce domaine : « ….les enfants de 8 à 12 ans ne pourront être employés au travail effectif plus de 12 heures…divisées par des repos…,de 5h du matin à 9h du soir, et nul enfant de moins de 12 ans ne pourra être admis, que si les parents justifient qu’il fréquente l’école…En cas de contravention à la présente loi, les exploitants des établissements seront punis d’une amende qui ne pourra excéder 15F. »

        La loi cependant est rarement respectée, car elle se heurte à la coutume et à la résistance des familles miséreuses, qui, pour survivre, ont besoin du salaire des petits ouvriers.

         A la suite de l’inspection, le fabricant Gressel est condamné à une amende de 4f, à quoi il objecte « qu’il croyait faire une bonne œuvre en admettant ces enfants dans sa fabrique au lieu de les laisser mendier. »

         Pour tenter d’illustrer cette misère, dont nous n’avons plus idée, prenons le cas d’une des familles nécessiteuses du village :

         A l’emplacement de la forge d’ Henri Heckel, dit « Schwarzonkel », il existait autrefois une petite maison, très ancienne, à simple rez-de-chaussée, qui, depuis la fin du 18è siècle, appartenait à la famille Hoch.

        Au décès du tisserand Johann Georg Hoch (1795-1831), sa veuve se retrouve démunie, sans sécurité sociale, ni pension reversible, avec 6 filles, âgées respectivement de 15, 13, 11, 7, 4 et 2 ans. Il faudra nourrir toutes ces bouches avec le lait de la chèvre, le produit de quelques lopins de terre, et le dur travail à la journée chez les gros paysans.

        Elisabeth, l’avant-dernière des 6, quitte ce monde de privations dès l’âge de 13 ans ; car le médecin coûte cher, et les pauvres n’ont d’autre moyen de défense que de développer, face au destin, leur soumission à la volonté de dieu.

       Après avoir partagé avec sa mère la responsabilité de chef de famille, l’aîné des filles mourra célibataire à l’âge de 40 ans. Lorsque la seconde, Henriette, se marie avec Nickel Sissung de Schalbach, employé chez un maréchal ferrant du village, la famille entrevoit des temps meilleurs : enfin un homme dans la maison, le pire est sans doute passé.

       Mais au bout de trois ans, Nickel à son tour quitte cette vallée des larmes, laissant en gage une orpheline au berceau, à laquelle sa mère, trop jeune encore pour renoncer tout à fait aux maigres plaisirs de l’existence, donne une demi-sœur en 1852.

       C’est probablement de cette enfant naturelle, Catherine Hoch, qu’il est question dans le rapport d’inspection sur la fabrique Gressel : « une fille de moins de 6 ans… »

        Elle n’est pas la seule de la famille à se rendre tous les jours au « Gressels Berg » : la maisonnée compte maintenant 6 orphelins, âgés de 5 à 14 ans.

        L’un d’eux, Georges Hoch, fils naturel de Charlotte, né en 1851 est orphelin de père et de mère, si bien que la commune finira par le prendre en charge : il sera envoyé à l’école, puis en apprentissage dans une pharmacie à Strasbourg.

       Par gratitude, il lèguera à la commune les quelques ares de son héritage, avec prière d’en employer les revenus pour l’acquisition de fournitures scolaires aux enfants nécessiteux du village.

 

 

      On ignore jusqu’à quelle date Gressel a poursuivi son expérience de fabricant. Le 8 mars 1869, pour le prix de 10.000f, il vend la propriété du Berg à Jean Trautmann (1828-1901) de Helleringen, dont l’épouse, Caroline Frantz, est de Diedendorf. Désormais l’annexe sera appelée « Trautmann’s Berg ».

      Trois enfants de ce couple se marient à Wolfskirchen, le fils Henri va rejoindre ses cousins Trautmann de Helleringen aux Etats-Unis, et la fille Lenel (1864-1941) fonde un foyer à Diedendorf avec Henri Graff, dont elle aura 14 enfants.

      En 1895, Jean Trautmann vendra son auberge du « Berg » à Ernest Schlumberger, propriétaire du moulin.

 

                                                   

                                                                              Lichty Lilly

 

 

 

     

 

 

 

 

  

 

 

 

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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Weydmann Alexandre 13/10/2009 17:49


Merci pour toutes ces informations, c'est toujours très intéressant d' apprendre des choses sur l'histoire du village