UN METIER DISPARU: LE PORCHER

Publié le par lichty lilly

                               UN METIER DISPARU : LE PORCHER

                                       Albert Girardin

 

      A Helleringen, mon village natal, le métier de porcher s’est maintenu jusqu’en 1970 environ. C’est alors, au décès du dernier représentant de la corporation, que la municipalité a jugé inutile de lui donner un successeur, car le troupeau de porcs avait fondu. Il n’existe donc plus de porcher aujourd’hui, ni à Helleringen, ni dans les autres villages de Lorraine et d’Alsace Bossue.

       J’ai personnellement connu plusieurs de ces pâtres, et entendu parler souvent de leurs prédécesseurs. Parmi eux, quelques énergumènes hauts en couleur ont éveillé, dès mon jeune âge, mon intérêt pour cette profession, si bien que j’ai noté aussi ce qu’en dit la littérature.

       Il ya quelques années, l’octogénaire Jeanne Gogelein, fille d’un aubergiste de Fénétrange, a publié un ouvrage d’histoires et anecdotes de son pays natal. Elle y évoque, entre autres, le notaire, maire et conseiller général Georges Ditsch (1829-1918). A la sortie du bourg, près de la « porte d’Allemagne » (qui aujourd’hui n’existe plus), ce notable possédait une petite forêt, où, par les beaux soirs d’été, il aimait aller se reposer de ses multiples tâches.

      Non loin de là, se dressait la cabane du porcher, qui parfois venait s’asseoir sur le banc, à côté du notaire, pour un brin de conversation. Les deux hommes s’entretenaient sur les évènements de leur petite ville, sur l’actualité et la politique, et l’on racontait à Fénétrange qu’au cours de ces entretiens, il arrivait au porcher de suggérer à son interlocuteur bien des mesures censées et de lui prodiguer des conseils utiles.

      En lisant l’ouvrage de J. Gogelein, l’un des petits-fils de Ditsch, établi à l’autre bout de la Lorraine, a pris la mouche, outré par le toupet de l’auteur : insinuer que son grand’ père, « le chêne de Fénétrange », président du Conseil Général et ami de l’empereur, eût pu se faire conseillé par un porcher, n’était-ce pas le comble de l’insolence ?

      Imbu de son standing, ce petit-fils n’a sans doute pas été très attentif lors des cours d’histoire au lycée, sur la guerre de Troie; car dans l « Iliade » d’Homère qui vécut au 8è siècle av. J.C, on apprend qu’Odysseus, roi d’Ithaque, après une guerre de 20 ans contre les Troyens, consulta à son retour son vieux porcher Eumaios, pour s’informer de la situation politique de son pays. Puis il envoya ce même porcher dans la capitale afin d’y glaner des renseignements sur la révolte en cours. Ainsi Eumaios, qui associa le vacher à cette mission, put-il aider le roi à reconquérir le pouvoir sur les nobles rebelles.

      

     Selon l’Ancien Testament et la loi de Moïse, le porc était considéré comme impur, donc interdit à la consommation. Les raisons de cet interdit étaient d’origine non pas hygiénique, mais cultuelle. Car dans l’Antiquité, le porc ou le verrat était voué à Astarté, déesse de la fertilité, si bien qu’en mangeant du porc, on risquait de tomber sous l’influence de la déesse païenne. C’est pourquoi, pour les Juifs intégristes et les Mahométans, cette loi est toujours en vigueur.

       Dans le Nouveau Testament, le métier de porcher est mentionné à deux reprises. Dans la parabole du fils prodigue, celui-ci ayant quitté les siens pour aller dilapider sa fortune au loin, se trouve finalement réduit à garder les porcs d’un riche propriétaire pour gagner sa vie, une humiliation que le Ciel lui inflige en guise de châtiment.

       Enfin il est question de porchers dans l’un des récits sur les miracles : après la traversée du lac Génézareth, Jésus et ses disciples abordent la région des villes grecques, donc païennes. Là, non loin de quelques porchers gardant leurs troupeaux, le Christ rencontre un posséd qu’il libère des mauvais esprits. Aussitôt ceux-ci se précipitent sur les porcs, qui, dans leur panique, se jettent du haut des falaises dans le lac où ils se noient. C’est pourquoi les bourgeois des villes intiment à Jésus de quitter le pays, vu que la  guérison des malades leur semble moins importante que la sécurité de leurs biens, un point de vue qui a toujours cours aujourd’hui.

       C’est l’histoire romaine du 6è siècle qui illustre l’importance du porcher par un exemple particulier.

        Un jour dans les Monts Illyriques (l’actuelle Croatie), un porcher abandonna  son troupeau pour aller chercher fortune en ville. Il marcha des jours à travers les Balkans, suivi de son neveu de 12 ans qui l’avait secondé dans la garde du troupeau.

        Arrivé à Byzance (Constantinople), une des capitales de l’Empire, comme il était de taille imposante, il fut intégré à la Garde Impériale, où son neveu lui servit d’ordonnance.

        Dans l’armée de Rome, le porcher fit carrière, et au bout de 20 ans il monta sur le trône des Césars sous le nom de Justin. Son règne, estimé bénéfique par les historiens, durera 10 ans.

        Son neveu, qu’il associa à son gouvernement, fut son successeur, dont aujourd’hui encore, chaque étudiant en droit connaît le nom. Justinien en effet est le père du Codex Justinianeus, et l’un de grands restaurateurs de l’unité de l’Empire Romain. Pourtant, bien qu’à Bysance le peuple l’adorât comme un dieu, il n’oublia jamais ses humbles origines. Son épouse Théodora, une ancienne cavalière de cirque, partagea le pouvoir avec lui.

         Le cardinal Jean de Brogny (1342-1426) est lui aussi un bel exemple d’ascension sociale ; né à Brogny, près d’Annecy en Savoie, il fut, selon la légende et dans sa jeunesse, porcher dans son village natal avant de faire carrière.

         Nommé évêque, puis archevêque, cardinal, chancelier de l’église, c’est lui qui, après la destitution du pape Jean XXIII, présida le concile de Constance (1415-1417).

       

          Quant au peintre flamand, Pieter Bruegel l’ancien (né 1569 à Bruxelles), ancêtre de toute une lignée de peintres célèbres, ses biographes prétendent manquer d’informations sur ses origines. Visiblement ils préfèrent escamoter la tradition orale selon laquelle Bruegel aussi aurait été porcher dans sa jeunesse, et qu’il aurait esquissé ses premiers croquis sur le dos des cochons de son troupeau.

          Mais revenons au sort du porcher ordinaire, un thème souvent abordé dans l’art et la littérature du Moyen-Age.

          En ces temps-là, tandis qu’en Europe du Sud on pratique surtout  l’élevage de chèvres, en Europe du Nord et du Centre chaque village ou domaine avait son porcher, car la viande et la graisse des porcs étaient primordiales dans l’alimentation du peuple.

          Dans notre région, bon nombre de familles bourgeoises sont issues de ces lignées de pâtres, qui comptent parmi leurs descendants des professeurs, médecins, politiciens etc…

          Avant le 19è siècle, où l’on commença à défricher les grandes forêts, peuplées de loups, le métier de gardien de troupeau n’était pas toujours sans danger. Aussi, à l’automne, lorsque les bêtes étaient menées à la glandée dans les bois de hêtres et de chênes, le porcher, armé d’une pique, devait-il s’adjoindre un garde et quelques chiens de chasse pour assurer la défense du troupeau.

          Le salaire du porcher variait d’un village à l’autre, suivant le budget de la mairie et l’état de la fortune des habitants.

          En général, à moins d’avoir sa propre maison, il disposait du « Hirtenhaus » communal, ainsi que de redevances en nature.

          Une fois l’an, le jour du mardi-gras, muni d’un grand panier et d’un cruchon, il faisait sa tournée de collecteur chez les propriétaires de cochons du village.

 

        

 

                                                                    Traduit de l’allemand par Lilly Lichty

 

                                                                                                                           

 

 

 

 

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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