PÄXER ET PEAUX-ROUGES

Publié le par lichty lilly

PÄXER ET PEAUX-ROUGES, ou l’aventure de la généalogie

 

Mon propos aujourd’hui est de mettre en évidence les surprises, que peuvent réserver à ses adeptes la recherche généalogique. Souvent considérée comme une manie fastidieuse de rentier collectionnant des ancêtres -comme d’autres des boites de camembert-, elle est en fait un fascinant «thriller», grâce aux histoires extraordinaires, que cache souvent son apparente aridité.

 

Vers 1730 s’est amorcé dans le Comté de Sarrewerden un exode massif, dû en partie à la misère, en partie à l’appel du grand large et aux légendes dorées, qui circulent sur le «Nouveau Monde».

Parfois, dans les registres, une note laconique indique, que tel paroissien est «in Americam gezogen»; mais dans la plupart des cas, seul le silence accompagne ces disparitions.

Exemple : en 1744, Heinrich Frantz de Diedendorf, fils de Michel et de Margaretha Bury, épouse Susanna Girardin de Rauwiller. En juillet 1745, il prend à son nom l’une des deux maisons paternelles dans l’«Unterdorf», et en septembre, naît son fils Peter. Par la suite, le couple ne sera plus jamais mentionné, et en mars 1748, la maison est vendue à la veuve Hary. Pour le «Fachidiot», ces indices dégagent un message : émigration.

Dans certains cas, les minutes notariées fournissent quelques précisions : « …mit herrschaftlicher Erlaubnis in die Insel Pensylviania gezogen….. » ou bien « ….als Handwerker nach Amerika, ohne sich loszukaufen; hat durch Brief von 1771 auf Erbschaft verzichtet… „ ou encore « …laut Brief vom 21.10 1742 :sie sind nach Manactany an der Schuhkilt  gegangen, und dort mit Hinterlassung von vier Kindern gestorben...“

On est alors saisi de regret de ne pouvoir en apprendre davantage, car dans l’écheveau inextricable des destinées, qui se croisent et se recroisent sans cesse de par le monde, il faudrait un miracle pour voir se renouer ces fils rompus.

Pourtant le miracle existe  :nous retrouvons la trace de certains de ces portés disparus, grâce aux recherches de nos cousins d’Amérique, où le 20è siècle a déclenché une chasse aux ancêtres de plus en plus intensive, un véritable safari, entraînant d’innombrables publications.

Relevons en passant chez ces démocrates d’Outre-Atlantique, une persistante nostalgie de sang bleu. Le rêve américain est aujourd’hui de se découvrir des racines dans l’aristocratie, et certains réalisent de véritables exploits, en faisant remonter leur lignage jusqu’à tel croisé, compagnon de Godefroy de Bouillon, ou jusqu’au commandant en chef des troupes de Clovis.

Plus modestement, les histoires qui vont suivre ne concernent que le petit peuple d’Alsace Bossue.

 

Parmi les immigrants suisses, qui affluent dans le Comté de Sarrewerden dès la fin du 17è siècle, le tisserand Joseph Schneider de Melchenau /Canton de Berne s’établit à Bust, puis à Siewiller. Ses enfants s’éparpilleront à Ottwiller, Hangwiller, Kirrberg, Weyer et Diedendorf, où son fils Ulrich épouse en 1701 sa compatriote Catharina Rohr. Elle lui donnera 14 enfants, dont sept atteindront l’âge adulte.

Lorsque se répandront les récits merveilleux des premiers pionniers d’Amérique, la tribu Schneider dans son ensemble sera saisie de «Fernweh».

Le frère et la sœur d’Ulrich, Johannes Schneider d’Ottwiller, et Vrena Schneider, avec son mari David Mertz de Hangwiller et leurs deux fils, partiront les premiers, probablement en compagnie du meunier Abraham Vautrin de Hirschland, beau- frère de David, dont on sait qu’il embarqua avec sa famille à Rotterdam, sur la brigantine «Richard and Elisabeth», pour arriver à Philadelphie le 28 septembre 1733.

Pour organiser ces départs en masse, des agences se sont constituées en Allemagne, et l’on imagine le convoi des chariots bâchés, en route pour le Palatinat. De là, transport en commun sur les barques du Rhin, puis à Rotterdam, longue attente des voiliers.

Johannes et Vrena Schneider ouvrent la voie à au moins sept de leurs neveux et nièces, qui suivront leur exemple, tout comme Samuel Vautrin, frère d’Abraham, qui quittera son moulin de Bischtroff, pour aller en construire un autre sur «Coplay Creek».

C’est au début de l’été 1738 que trois des fils d’Ulrich Schneider larguent les amarres : Johannes et Johann Friederich, respectivement âgés de 20 et 23 ans, ont décidé en effet d’accompagner leur frère Johann Nikolaus ( Hans Nickel pour les intimes), 35 ans et maître d’école à Kirrberg, qui, lassé de la pédagogie, a cédé aux appels de l’oncle d’Amérique. Avec sa femme Eva Martzloff de Siewiller, et leurs six enfants, il commencera là-bas une nouvelle vie.

Ils feront la traversée sur le «Robert and Alice» du capitaine Walter Goodman, qui transporte 320 passagers, parmi lesquels figurent des Schaeffer, Hertzog, Trautmann, Buhler, Reutenauer, Durrenberger etc…, ainsi que Paul Balliet de Schalbach, dont il sera encore question.

Le 11 septembre 1738, ils débarquent à Philadelphie, dans le tohu-bohu d’une sorte de marché aux esclaves, où les capitaines de vaisseau vendent aux enchères, pour un an ou deux, le travail des passagers insolvables, qui de cette manière vont payer leur voyage.

 

Quelques années plus tard, Ulrich Schneider décède à Diedendorf, suivi de près par sa veuve, qui, in extremis, en présence de trois témoins, dicte ses dernières volontés, qu’elle signe d’une croix : «In des dreyeinigen Namen Gottes…hab ich, Catharina Rohrin, bey meinem guden Wissen und gewissen wie auch bey meinem guden verstand, soviel meine Pflichten erforderet, mein Haus bestellen und eine Richtigkeit meiner Kinder zu machen, auf dass nicht etwann nach meinem Dodt eines oder das andere solte verkurzet werden....“. Suit le décompte des biens, déjà perçus par les fils mariés. On constate que l’aîné, Hans Nickel, a été largement favorisé, ce que tente de documenter son frère Joseph, maître d’école à Diedendorf, en rédigeant le testament, daté du 13 mars 1744.

Deux mois plus tard, la nouvelle du décès atteint les fils en Pennsylvanie. Sur quoi les trois expatriés renoncent à toute prétention à l’héritage, au profit de leurs frères et sœur de Diedendorf, Joseph, Otto, Esther et Daniel.

Rédigée «am Fluss Lechau» le 2 décembre 1744, la lettre officielle de renonciation, qui porte sur ses cachets de cire la «Pettschaft» ou sigle des trois frères, est conservée aux archives départementales du Bas-Rhin. Etonnament élégante, l’écriture est celle de Hans Nickel, le plus instruit de la famille, dont tous les membres d’ailleurs savent manier la plume, même la petite Esther, qui par la suite, avec son frère Daniel, ira rejoindre ses aînés sur les rives de la «Lechau».

Là, sur le barrage que m’opposait cette dernière inconnue, se serait arrêté mon histoire, n’était qu’entre «spécialistes», on se communique parfois ses trouvailles.

Un grand merci donc à mon collègue Pierre Balliet, pour ses «lumières» et sa précieuse documentation.

 

La «Lechau», en fait «lehigh river» a donné son nom au «Lehigh county», au nord-ouest de Philadelphie. C’est là que se sont établis Pierre Baillet et les frères Schneider, après avoir prêté serment d’allégeance au roi d’Angleterre, car le territoire est colonie britannique. A Whitehall, au nord d’Allentown, dans leurs cabanes de rondins isolés en pleine «wilderness», ils ont retrouvé parents et amis. Les paysages qu’ils ont quittés, et les «Blue Mountains», qui ondulent à l’horizon, évoquent la ligne bleue des Vosges.

Bientôt rejoint par d’autres membres de sa tribu, Paul Balliet (1716-1777) épousera Magdalena, l’une des filles d’Abraham Vautrin. Née à Schalbach comme lui, elle conserve dans la bible familiale le «Gettelbrief» de sa marraine Marie Lamy de Burbach. Leurs neuf enfants, dont trois fils, leur assureront une nombreuse descendance.

A coté de son magasin, où viennent s’approvisionner colons et Indiens, Paul Balliet obtient, dès 1750, l’autorisation d’ouvrir une auberge. L’enseigne du «Whitehall  Inn» représente, au sommet d’un poteau, un énorme bol fumant. En anglais, ce «bowl» évoque le prénom de l’aubergiste, qui devient ainsi pour les Peaux-Rouges, «Bowl Balliet». En 1774, cet homme d’affaires avisé possède 713 acres de terres, qu’il a payé 526 livres.

A quelques lieues de là se sont fixés les Schneider, dont l’un, Johannes (ou John), est devenu le beau-frère de «Bowl» par son mariage avec Margaret Vautrin. La pratique constante de ces intermariages finira par souder les Alsaciens Bossus de la rivière Lehigh en un seul et même clan.

Face à ces défricheurs, qui ne cessent d’appeler en renfort leurs cousins d’Europe, l’espace vital des tribus indiennes se transforme en peau de chagrin. Leurs terrains de chasse et de cueillette sont menacés par une horde de visages pâles, qui abattent sans remords, les arbres séculaires. Après de vaines tentatives pour se faire entendre, les Peaux-Rouges constatent que l’homme blanc est aussi sourd à la voix de la raison qu’à celle de la forêt. Alors explose la violence, assortie de massacres, tels que les dépeignent les romans de Fenimore Cooper.

Ce dernier, dit-on, s’est inspiré des récits du Révérend John Heckenwelder, un missionnaire morave, qui, après un long séjour parmi les Indiens Delaware, a relaté les enlèvements et massacres dont furent victimes les Schneider, Frantz, Mickli et autres familles bien de chez nous : les héros littéraires, dont les aventures fascinèrent notre enfance, c’étaient donc en partie des Päxer.

 

Début octobre 1763, des trappeurs indiens se rendent à Bethlehem, pour troquer leurs fourrures contre des provisions dans les comptoirs des Blancs. La nuit, ils sont dévalisés; mais lorsqu’ils portent plainte, on les éconduit ! Ils décident alors de se venger, quittes à faire payer des innocents.

Le 8 octobre, sur le chemin du retour, non loin de l’auberge de «Bowl», ils surprennent dans les bois les enfants de Jacob Mickley, dont deux sont massacrés, le troisième, réussissant à s’enfuir. Puis ils incendient les fermes de Nicolas Marx (de Burbach), qui leur échappe de justesse, et de Johannes Schneider assassiné avec sa femme et ses trois enfants; en plus, deux de ses filles grièvement blessées, sont laissées pour mortes sur le carreau. La rescapée Eva épousera Nicolas Marx junior, le fils du voisin.

 

L’année suivante, un certain Henry Frantz s’ajoute à la liste des victimes. Débarqué le 20 septembre 1747, il a rejoint les Päxer de Lehigh county, où, en 1757, sa fille Margaret est capturée par les Indiens, alors qu’elle lave le chanvre à la rivière .On ne retrouvera la trace de l’adolescente qu’en 1764, et c’est au cours de l’expédition, qui va la libérer que son père sera tué.

Ce Henry Frantz, «a native of Lorraine», est à mon avis identique avec son homonyme Heinrich de Diedendorf. Bien qu’infirmée par la soi-disant date de naissance de Margaret (trop rapprochée de celle du fils de Heinrich, né à Diedendorf), cette hypothèse est étayée en revanche par des indices trop nombreux pour être le simple fait d’une coîncidence.

A son retour, Margaret Frantz deviendra une guérisseuse de renom, pour avoir, au cours de ses années de captivité, assimilé la science médicinale de ses ravisseurs. En 1769, elle épouse  Nicolas Vautrin, né en 1745 au moulin de Bischtroff, et décédé à Whitehall en 1818, comme l’atteste sa pierre tombale au cimetière d’Unionville.

 

En juillet 1778, à Wyoming township, William Vautrin, fils d’Abraham, trouve la mort au cours d’une attaque-surprise des Indiens, qui, après le massacre, assiègent le fort, où se sont réfugiés les survivants. Sa veuve et ses enfants font partie du petit groupe, qui réussit à s’enfuir sur un radeau abandonné au courant de la Susquehanna. A Wapwallopen, les fugitifs empruntent la piste indienne à travers l’épaisse forêt, ne retrouvant la sécurité qu’au bout de trois jours de marche.

 

Nouvel affrontement entre peaux-Rouges et visages pâles en 1782, à Sugar Loaf Valley, dans le county de Butler. Le détachement de miliciens, qui s’y rend pour enterrer les victimes, s’arrête au retour à Whitehall Inn, que dirige à présent Johannes Balliet, l’un des fils de «Bowl».

Comme tous les habitants du lieu, qui entre temps a pris le nom de «Ballietsville», la femme de l’aubergiste, Marie Barbara, fille de Daniel Schneider de Diedendorf, assiste au compte-rendu de l’expédition. Sous l’effet de l’alcool, les fossoyeurs se font lyriques pour dépeindre les charmes du Sugar Loaf, clairière perdue au fin fond des bois, où les daims viennent brouter par hardes entières, vallée fertile, verdoyante et solitaire, qui attend de se donner au premier venu.

Ces images ne cesseront de hanter les Balliet, au point que, deux ans plus tard, avec leurs enfants, ils quittent la sécurité pour les risques et les joies de l’aventure. Ils seront les premiers colons de Butler county, et les seuls pendant seize ans; leur fils Abraham sera le premier enfant blanc né sur cette terre vierge, où leur charrue ouvrira les premiers sillons, où ils construiront la première scierie près de leur maison à colombages, et, où, en l’an 1800, ils auront acquis un domaine de 2300 acres, grosso modo 460 hectares.

 

Lorsqu’en 1968 j’ai rendu visite à mon oncle d’Amérique dans sa petite ville de Butler, j’ignorais tout de l’histoire du lieu, si bien que je n’ai pas su percevoir les fantômes de Päxer que j’y ai sûrement croiser. Et je regrette infiniment de ne pas m’être attardée dans le petit cimetière en rase campagne, sans clôture au milieu des blés, dont les vieilles pierres aujourd’hui, sauraient me faire entendre leur message.

 

Les documents que j’ai pu exploiter pour cette «dissertation», sont des fragments d’ouvrages, que l’association envisage d’acquérir. Parmi eux figure une carte de la région d’Allentown, dont beaucoup de localités portent le nom de leurs premiers colons : outre Ballietsville, nous relevons Hellertown, Hecktown, Trexlertown, Merztown, Snyders (Schneider), Klinesville (Klein), etc…

La carte permet également de localiser ce «Manactany an der Schuhkielt», où décédèrent Isaac Guth et sa femme Catherine Heck de Burbach : il s’agit de Maxatawny/ Schuykill county.

Signalons aussi, dans l’un des ouvrages, une «carte des massacres indiens». Ce croquis représente un tronçon de la «Lechauweki or Lehigh River» avec les affluents, au long desquels sont indiqués entre autres les secteurs des Balliet, Schneider, Marx et Mickley. A proximité se dresse un «indian Wigwam», ainsi que la tente de Kolopechka, le Peau-Rouge, dont le nom se retrouve dans la «Kolopechka or Coplay River», où tournera le moulin du meunier de Bischtroff.

Cet exposé ayant dépassé  mon quota de pages du bulletin, sa conclusion sera brève : sans l’Alsace Bossue, l’Amérique ne serait pas ce qu ‘elle est !

 

Bibliographie

- «Colonel Stephen Balliet», de James B.Laux.

- «History of Lehigh County” de Roberts, Stoudt, Krick, Dietrich.

- “The Balliet, Balliett, Balyeat…”de Stephen Clay Balliet.

- The Wotring-Woodring family…”de Bell et Granquist.

- “Memorials of the Huguenots in America”de A. Stapleton.

- “Immigrants in Pennsylvania from 1727-1776” de D.Rupp.

 

Archives

- Registres paroissiaux de Diedendorf, Rauwiller,Pisdorf.

- Livre terrier de Diedendorf, cote 8  E  90,A.D.du Bas-Rhin.

- Actes notariés de Diedendorf, cote 6E 35, A.D. du Bas-Rhin.

 

 

 

                                                                          Lilly Lichty

Publié dans HISTOIRE LOCALE

Commenter cet article