O MORTS POUR LA PATRIE

Publié le par lichty lilly

            Ô MORTS POUR LA PATRIE ou les victimes de la conscription au XIXe siècle

 

Souvent ignorés ou négligés par les amateurs d’histoire locale, les vieux registres des délibérations municipales ;en dépôt dans nos mairies ,fournissent souvent des aperçus intéressants sur la vie quotidienne de nos anciens.

Ainsi, en juin 1855,une lettre arrive à la mairie de Diedendorf (Bas-Rhin),double feuille pliée cachetée à la cire, car à l’époque les enveloppes n’existaient pas. L’en-tête de cette lettre renseigne sur la personne de l’expéditeur :M .Thuvien ,imprimeur-lithographe de sa Majesté l’Impératrice et du Sénat, est domiciliée 4 place de l’Odéon à Paris, où lors de l’exposition universelle de 1849,ses qualités professionnelles lui ont valu la médaille de bronze.

Thuvien s’adresse au maire pour solliciter une copie de l’acte de naissance d’un certain Joseph Hertel, âgé d’environ 31 ans ,et natif de Diedendorf, canton de Drulingen. « Ce garçon » précise l’imprimeur, « remplace mon fils ,et cette pièce lui est indispensable pour être reçu. Je vous prie donc de me faire passer cet acte le plus tôt possible .J’ai aussi l’heur de vous faire porter  deux francs pour vos frais. Vous obligerez infiniment votre dévoué serviteur ».

En marge, l’instituteur -greffier Pierre Faesz ajoute que l’extrait a été envoyé le 13 juin…Joseph Hertel est né le 11 janvier 1824.Son père, Antoine Hertel, natif de Phalsbourg, s’est établi au village pour y avoir trouvé un emploi dans l’une des trois tuileries .En 1822,il épousera Marguerite Scherer .Leurs descendants quitteront le village ( notons qu’à l’époque ,les registres ne mentionnent guère les émigrations ,dont seuls les actes notariés répercutent parfois l’écho).Dans le cas des Scherer-Hertel ,c’est la lettre de Thuvien qui permet de retrouver leurs traces. Ils se sont manifestement établis dans la région parisienne, où leur fils s’apprête à se vendre comme « soldat remplaçant ».

La possibilité de se constituer un pécule en allant se battre ,et souvent mourir à la place d’un autre, remonte à l’époque de la Révolution. Sous l’Ancien Régime en effet, le service militaire obligatoire n’existait pas. L’état se constituait une armée en embauchant

 des mercenaires étrangers ,auxquels pouvaient se joindre des volontaires autochtones qui, rétribués eux aussi par une solde ,devenaient alors soldats de métier.

C’est en 1796 que le Gouvernement Révolutionnaire votera la loi de la Conscription qui régira désormais le recrutement .Dès lors, tous les Français âgés de vingt ans (non mariés) « inscrits ensemble »,c’est à dire « conscrits »sur des listes ,d’abord municipales, plus tard cantonales, où le contingent imposé était prélevé. Venait ensuite le jour fatidique du tirage au sort où, parés de rubans « striessle » (petits bouquets de fleurs artificielles) ,les conscrits du canton s’entassaient sur des charrettes à ridelles, et en route pour Drulingen !…Là-bas ,à la mairie, les attendait l’urne ,d’où chacun allait tirer un billet numéroté, qui déciderait de son sort .Car pour un contingent exigé de cent hommes, par exemple, ceux qui tireraient les chiffres de 1 à 100 seraient, à l’exclusion des autres ,déclarés «  bons pour le service »,un service qui pouvait durer des années…

C’est pourquoi, notamment en temps de guerre ,les anti-héros recouraient-ils à des expédients :choisissant entre deux maux ,le moindre ;certains se mariaient en catastrophe ,fut-ce avec des sexagénaires, tandis que d’autres optaient pour une forme différente de courage en se mutilant…Se trancher d’un bon coup de hache le pouce ou l’index de la main droite entraînait effectivement l’incapacité d’appuyer sur la gâchette du fusil, donc l’exemption. Quant aux  plus fortunés ,ils se payaient un remplaçant, à raison d’une « indemnisation »,qui équivalait à au moins quatre années de solde. C’est dans un tel contexte que Joseph Hertel accepta la proposition de M.Thuvien qui cherchait à préserver son fils des dangers d’une expédition lointaine. Car depuis 1854,Napoléon III est engagé aux cotés de l ‘Angleterre et de la Turquie dans un conflit avec la Russie. C’est la guerre de Crimée ,qui se terminera en 1856 par la défaite du tsar.

On ignore si le fils Hertel est revenu de Crimée. En revanche, nos registres d’état civil mentionnent trois citoyens de Diedendorf ayant laissé leur vie dans cette presqu ’ile de la Mer Noire ,non pas sur les champs de bataille, mais à l’hôpital de l’Armée d’Orient ,par suite de choléra, de pneumonie et de fièvre typhoîde.

Outre ces soldats de la campagne de Crimée, les registres de la commune énumèrent d’autres morts en terre lointaine ,en Espagne ,où les « grognards »de Napoléon furent mis à rude épreuve dans ce que l’on appela le « guêpier espagnol »,en Algérie à l’époque de la colonisation ou encore en Guadeloupe et à Tahiti. S’ajoutent en outre à ces militaires en campagne tous ceux qui décédèrent de dysenterie chronique, de fièvre ataxique ou de phtisie pulmonaire dans les hôpitaux de la métropole. Entre 1809 et 1872,on relève pour Diedendorf vingt et un décès de soldats ,et l’on peut déduire que sur la même période les villages environnants ont dû payer un tribut équivalent.

Malheureusement ,faute de support, les noms de ces victimes n’ont pu  se fixer dans la mémoire collective ,la coutume des monuments aux morts  ne s’étant répandue qu’après la guerre de 14-18.Dès lors ,ce sont ces stèles  qui firent office d’aide -mémoire, et je nous revois, enfants, sous les tilleuls du cimetière lors des cérémonies du 11 novembre…Nos yeux fixés sur les noms familiers gravés sur la plaque de marbre ,nos voix grêles un peu nouées par l’ambiance solennelle, nous chantions « Martyrs sacrés ou fiers vainqueurs, ô morts pour la patrie…. »

Par souci d’équité, associons enfin au devoir de mémoire ces disparus du XIXe siècle qui font eux aussi partie de notre histoire.

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans HISTOIRE LOCALE

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